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Le président de Martigny se bat pour éviter la fermeture de son
hôpital. Et/ou pour sa propre réélection?


TEXTE: BÉATRICE SCHAAD


A «60 berges» on dort moins bien, affirme le président de
Martigny. Et si l'on ne dort pas, généralement on gamberge.
C'est durant une de ces nuits sans sommeil que l'idée a germé
dans le cerveau de Pierre Crittin. Contre-attaquer le
gouvernement qui envisage de fermer la maternité et
éventuellement le bloc opératoire de l'hôpital de sa ville, en
offrant une prime de 500 francs à toute femme qui déciderait de
venir y accoucher. Et du même coup prouver l'inéquité du projet
politique: «L'Hôpital de Sion accueille 630 naissances par an et
nous 520, je ne vois pas pourquoi nous devrions fermer
boutique.»
Pierre Crittin qui préside également le conseil d'administration de
l'hôpital, a fait dessiner un bon jaune poussin estampillé de la
Banque Cantonale du Valais. Dans un babil emprunté à Chantal
Goya, il annonce qu'«après neuf mois d'un long voyage… cette
chère cigogne a choisi l'Hôpital de Martigny». Que toute mère qui
aura choisi d'y accoucher mérite 500 francs en signe de
reconnaissance des autorités locales pour «l'éclosion d'un
nouveau rayon de soleil dans une région où il fait bon vivre».
«Loufoque», «imbécile», selon le conseiller national socialiste
Stéphane Rossini ou plus simplement «électoraliste», d'après le
chef du Département cantonal de la santé, des affaires sociales
et de l'énergie Thomas Burgener, l'idée de Pierre Crittin provoque
surtout les ricanements. «Il pense sans doute avoir trouvé la
meilleure manière de stimuler la reproduction des petits
Radicaux», s'amuse Peter Bodenmann, ex-conseiller d'Etat
responsable des affaires sanitaires. «Il croit peut-être qu'il va
appâter des femmes de Saint-Maurice ou de Leytron avec 500
francs? Je ne suis pas sûr que ce soit déterminant», ironise de
son côté Stéphane Rossini.
Pierre Crittin lui ne rigole pas. Et d'ailleurs, dit-il, s'il avait
vraiment cru pouvoir ferrer des parturientes, il aurait mis
davantage dans le panier de naissance - «500 francs après tout,
ce n'est que le prix d'un beau bouquet» - d'un très beau bouquet
de 90 sublimes baccarats. Non, lui, s'il a lancé cette initiative
financée par l'association de vingt-deux communes, c'est qu'il
souhaite «marquer le coup symboliquement». Fermer l'Hôpital de
Martigny, c'est forcer la population à rompre avec toute une série
d'habitudes. Car, prétend-il, si une femme n'accouche plus à
Martigny mais à Sion, elle ne consultera plus un gynécologue à
Martigny mais à Sion, idem pour le pédiatre. «C'est injuste pour
les médecins de notre ville. Injuste aussi pour notre
développement économique.»
Pour autant cette vision régionaliste, ces «nous», ces «nos
médecins», «notre hôpital», «nos draps de lits», «nos bénéfices»
et «notre avenir de Martignerains» ont fini par lasser le
gouvernement. «La fermeture d'hôpitaux est un sujet tripal, note
Thomas Burgener et ce n'est pas un poste à se faire des amis. La
femme de Claude Hêche, mon homologue jurassien, n'osait plus
sortir au match de hockey de peur de se prendre un coup de
canne.» Depuis sept ans, le canton s'évertue à établir une
planification hospitalière qui «pétouille» selon Stéphane Rossini
alors qu'elle devrait permettre de rationaliser les dépenses dans
tout le canton.
Or, si Pierre Crittin préfère parler cigogne et rayon de soleil, son
hôpital est déficitaire (trois millions en 2003). Par ailleurs, le
canton compte dix hôpitaux pour 280 000 habitants, «guère plus
que la population lausannoise», remarque Raymond Pernet,
président du Conseil d'administration du Réseau Santé Valais. Dix
hôpitaux, c'est aussi le quart de ce que préconise la dernière
étude sérieuse en matière de planification hospitalière pour… la
Suisse entière. Vu sous cet angle, on voit mal comment Martigny
pourrait continuer de défendre bec et ongles l'avenir de ses seuls
petits bistouris. Et puis, à ce taux-là, qui sait si cela ne va pas
donner des idées à d'autres disciplines? La prime de 500 francs si
l'on va accoucher à Martigny et de 800 francs si l'on part se faire
traiter son cancer à Sion?
«Essayer de figer le présent, privilégier les acquis, c'est aller
contre les tendances lourdes, critique Raymond Pernet. Les
médecins-chefs d'accord de venir travailler chez nous deviennent
difficiles à trouver. Du coup, on peine à maintenir l'expertise.
Nous avons tout intérêt à concentrer les efforts.» Avec ses 1.5
naissances par jour, ses opérations qui n'ont lieu en moyenne
qu'une fois tous les trois jours, Pierre Crittin peut-il justifier de
garder des équipes médicales sur pied de guerre en période
d'explosion des primes? Cela paraît difficilement défendable.
Dès lors, pourquoi s'agite-t-il tant? Si Pascal Couchepin, interrogé
par Saturne, refuse pudiquement de formuler une explication,
Peter Bodenmann, lui, la livre volontiers. De Pierre Crittin, il dit
que c'est un «type gentil» mais qu'il doit surtout lui être difficile
de succéder à Pascal Couchepin qui occupait il y a quelques
années les mêmes fonctions. (Il s'y préoccupait alors plus - soit
dit en passant - des intérêts de Martigny que d'aider aux
économies de santé). Reste qu'il le faisait «avec panache». Alors?
Alors ce bon de 500 francs serait-il avant tout une prime inventée
en année électorale par Pierre Crittin pour Pierre Crittin? En
quelque sorte, une prime à la naissance d'un… ego.