L'ENQUÊTE
Un ex-otage au Liban, se confie
Elio Erriquez, enchaîné 312 jours.
Et puis survivre...
Jusqu'ici, le Genevois s'était tu. Quinze ans après, il
quitte le silence, comme une seconde libération.
Témoignage d'un homme qui veut dire merci.
TEXTE: FLORENCE PERRET
COLLABORATION: ARIANE DAYER
- On vous a épuisé hein?
- Oui, je reconnais que...
Il sourit. L'homme qui vient de parler 5 heures d'affilée
a 39 ans aujourd'hui. Ses yeux sont toujours aussi
bleus, ses cheveux toujours aussi blonds et lui, le côté
angélique en moins peut-être, toujours aussi beau. A
peine s'est-il un peu dégarni par rapport à la photo qui
bouleversait les écrans de télévision romands. C'était il
y a quinze ans. Deux fois par jour. TJ midi, TJ soir. Deux
visages côte à côte. Et cette phrase en introduction aux
nouvelles du monde, répétée inlassablement pendant
toute leur détention: «Cela fait maintenant X jours
qu'Elio Erriquez et Emmanuel Christen sont retenus en
otage au Liban.»
Pas deux, pas dix, pas cent mais trois cent douze jours.
Du vendredi 6 octobre 1989 au mardi 14 août 1990, les
deux orthopédistes du CICR vivent un enfer. Enchaînés,
humiliés, menacés, trimballés, coupés de tout. Du
monde, des leurs, de la lumière du jour, de toute
humanité, de toute information.
Raconter dans le détail cet «événement», comme il
qualifie cette prise d'otage, demande un investissement
énorme à Elio Erriquez. Ça se sent. S'y replonger, c'est
revivre la douleur, c'est remplir l'émotion, c'est figer
des instants, c'est parler au présent. Jusqu'ici, l'homme
qui a changé de vie «par défaut» se faisait plutôt
«violence» pour échapper à ces souvenirs: «Je sais que
si je pense à certaines choses, je ne suis plus moimême.
» Et pourtant, les mots ne vont pas lui manquer.
Elio va parler longtemps, presque d'un trait, dans les
détails. Une première pour celui qui a toujours «tout
gardé pour lui». Dire, enfin: «J'ai d'autant plus eu envie
de le faire, parce que c'est différent. Là, j'espère aller
loin... L'écrit, ça a son importance (on pense à ses trois
jeunes enfants). Mais c'est une fois. Il y aura longtemps
avant la suivante.» Une façon aussi de remercier les
deux comités de soutien pour leur travail, les Genevois,
les Romands pour leurs lettres, leurs bougies aux
fenêtres, les dessins d'enfants. Toute cette mobilisation:
«C'est géant ce qu'ils ont fait. Savoir que tu n'as pas
été oublié, c'est monstrueux. Je ne pourrais jamais
assez les remercier. Ils ont besoin de savoir, et moi en
même temps ça me fait du bien.»
Alors il raconte. D'une voix posée qui oscille entre la
clarté et le noué. Entre lenteur et empressement,
noirceur et couleur. Entre éclats de rire, coups de
gueule et pleurs. «Encore aujourd'hui, je me pose la
question "pourquoi moi?" Non que j'aurais souhaité que
ça arrive à quelqu'un d'autre, mais moi, avec mon jeune
âge, ma petite expérience de terrain, je comprenais
pas, j'avais pas le sentiment d'avoir été un mec
mauvais, un mec tordu que les gens détestent.»
Certainement pas. Ni comme père de famille, ni comme
ado – même s'il n'arrivait pas «à comprendre pourquoi»
– ni comme employé à Lausanne, ni comme
orthopédiste en mission. Elio a toujours été apprécié
pour son oreille attentive et sa discrétion.
«Tu veux que je tire où?» Le fou furieux qui pointe sa
kalachnikov sur la tête d'Elio est un malade, «un barjo
lobotomisé» cagoulé en tenue de combat, 3-4
grenades, les gros chargeurs, «le flingue ici, la kala là»,
le foulard palestinien, les rangers. «On sentait le
combattant, le mec qui a tué du monde et qui se battait
au front». Son jeu favori: simuler des exécutions sur Elio
et Emmanuel. Un délire qui durera tout au long des dix
mois de détention. «La première fois, les deux
premières fois, tu fais dans le froc, putain tu as la
haine.» Toujours hanté par ces images, Elio en tremble
de rage: «Je pourrais le buter, ce mec. Franchement, il
nous a fait du mal et il le faisait gratuitement. C'est à
mort que je lui en veux.» Surtout qu'Elio est un bosseur,
un homme droit, un orthopédiste qui «faisait
physiquement du bien aux gens.» La preuve? «On les
touchait.» Le fils d'immigré n'a pas mérité ça.
L'injustice, le manque de respect, Elio, il «supporte
pas». «Il n'y a pas de mots pour qualifier ce genre de
trucs, c'est gratuit, c'est d'une bassesse, c'est tout.
C'est inhumain.» Ainsi parle Elio, avec des mots francs,
des mots simples, des rages qu'il contient plus ou moins
bien. «C'est vrai que depuis que j'ai subi ça, je peux
être dans l'excès, et pas seulement dans la parole, je
pourrais, sur un coup de folie, passer à l'acte. Je pense.»
Il tourne la tête, cherche nos regards: «C'est dur de se
dire ça hein?»
Les deux Suisses viennent d'être enlevés. Elio a beau
plonger ses yeux dans le passé, observer longuement
sa tasse de thé, il n'a jamais su le jour, juste la date: un
6 octobre, 72 heures après son retour de Genève à
Saïda. C'était un vendredi. «Je me rappelle, le matin, à
l'appartement, il y avait une tension, plus que les autres
jours. Je comprenais pas pourquoi. Emmanuel voulait
partir plus tôt. Ce qui aurait impliqué que je parte plus
tard. Finalement, je lui ai dit: "Attends-moi, je me
prépare, j'arrive."» Ils embarquent chacun dans une
voiture. A l'étage du dessus, les hommes qui depuis six
mois épient leurs moindres faits et gestes sont sans
doute déjà en route.
Chemin faisant, Elio repère une voiture. «D'habitude y a
jamais de voiture. Je me dis: "Bizarre" mais pas plus que
ça». Non qu'il ait définitivement balayé l'idée d'un
enlèvement, mais bien parce qu'Elio, dans sa confiance,
«sa naïveté», s'appuie sur les garanties que lui a
données le CICR: «Faut pas vous en faire, on a signé
des accords, votre intégrité sera respectée et puis vous
êtes orthos…» Et les orthos, ils font du bien, ils
touchent les gens. Elio a encore le temps de voir la
voiture se mettre en travers et le convoi arrive à la
délégation.
Soudain, deux voitures surgissent. Six à huit hommes
armés et «enturbannés» en descendent. «Je
comprenais pas ce qu'il se passait.» Emmanuel est jeté
à terre. Puis c'est au tour du voisin d'Elio d'être
malmené. «Je me suis retrouvé scotché, à regarder
toute cette scène qui dure peut-être une minute. J'étais
paralysé.» Elio pense courir un instant jusqu'à
l'orphelinat, à 100 mètres de là. «Mais je me suis dit
que si je faisais ça, ils allaient tirer dans le tas.» Alors il
ne bouge pas. Attend qu'on le jette à son tour dans le
coffre de cette vieille Mercedes. Elio, esquissant un faux
sourire: «Oui, il fallait de la place pour nous mettre à
deux dedans...» Cinq minutes plus tard, changement de
voiture. «Qu'est-ce qu'il se passe? Ce n'est pas moi. Ils
se sont gourrés. Nous on est des orthopédistes! C'est
pas possible.» Non, ce n'est pas un film. Les deux
hommes sont bel et bien otages d'un groupe armé. Sont
jetés au sol, faces contre terre, dans «une espèce de
cage qui sert de dépôt» d'un immeuble en construction.
Leurs mains et leurs pieds sont scotchés, leurs montres,
colliers, ceintures sont arrachés. Elio et Emmanuel au
ravisseur en chef: «Est-ce qu'on a fait quelque chose de
mal?» - «Non, mais votre gouvernement n'a pas payé
les deux millions. On leur a annoncé qu'on prendrait
deux délégués, qu'on en exécuterait un et qu'on
traiterait avec le deuxième.» Elio: «Là on s'est dit qu'on
était mal barrés.»
Très vite, les deux Suisses pensent à «l'affaire Winkler»,
du nom de ce délégué du CICR pris en otage à Saïda.
Une affaire dont ils ignoraient tout jusqu'à ce que le
CICR les mette au parfum à la veille de leur départ pour
le Liban. Au moment des faits, Elio, qui a 22 ans,
effectue sa toute première mission à Kassala, au
Soudan. Il ne sait pas que la délégation de Saïda a été
fermée à la suite de cet événement. Et c'est sans
crainte, mais avec énervement – «Je n'avais pas fini le
travail que j'avais à faire» – qu'il découvre son
changement d'affectation: «Rapatriement Elio Erriquez.
Changement de mission. Avons besoin urgent
orthopédiste au Liban». Elio: «Merde, c'est pas possible!
J'ai pas envie de partir.» Les téléphones et autres
messages de son chef de délégation à l'adresse du
siège du CICR n'y feront rien: «Ils étaient catégoriques,
à Genève. "On rouvre."»
Six mois plus tard, le jeune orthopédiste parachuté au
Sud-Liban pour sa seconde mission croupit dans une
cellule aux fenêtres condamnées, privé de tout, à se
dire: «Voilà, c'est l'endroit où ils vont nous exécuter, ils
vont laisser le corps ici.» Elio, glacé: «Ça jette un froid!»
Il boit une gorgée de thé, reprend: «On savait qu'il y
avait une histoire de rançon là-derrière. Mais on s'est
dit: "Ça va durer deux jours, ils sont encore en
tractation, et puis le gouvernement et le CICR ne
peuvent pas nous abandonner." Depuis ce jour-là,
depuis le 6 octobre 1989 jusqu'au 14 août 1990, soit
pendant 312 jours, Elio et Emmanuel n'ont jamais eu la
moindre information sur ce qu'il se passait: «On était
vraiment coupé du monde, complètement.»
Les deux jours se prolongent donc. L'angoisse monte.
Les deux hommes sont incapables de dormir. Ils n'ont
aucun droit et surtout pas celui de voir leurs ravisseurs.
Chaque fois que l'un d'eux approche, Elio et Emmanuel
ont l'obligation de se couvrir la tête avec un linge.
«C'est l'horreur, t'as envie de te lever, de te barrer.
T'oses pas demander d'aller pisser.» Les orthopédistes
imaginent un milliard de choses, comprennent que leur
détention va se prolonger «au moins un mois».
Quoique.
Lueur d'espoir, le 12e jour. Un gardien leur lance: «Si les
choses se passent comme on veut, vous êtes libres ce
soir.» Elio regarde Emmanuel: «On ne dit pas un mot.»
Ils descendent dans le garage. «On sentait la tension,
ça bougeait, ça parlait beaucoup avec les radios, ils
étaient tous avec leurs armes. Et là un truc se passe, on
nous remonte violemment dans la pièce.» La mission
est annulée. Le chef: «Votre gouvernement n'a pas
respecté les conditions. Je suis désolé pour vous.»
L'homme est d'un calme olympien «impressionnant». «Il
avait probablement vécu d'autres enlèvements.»
Elio comprendra des années plus tard, il y a peu donc,
que «le CICR et le gouvernement savaient. Ils savaient
où on était, ils savaient avec qui, ils savaient pourquoi
surtout. Ils ont su à chaque fois qu'on a été changés
d'endroit.» Elio, à la fois libéré et écoeuré: «Oui, c'est
des choses que j'ai apprises très longtemps après ma
libération.»
Le lendemain au réveil, Elio et Emmanuel ont enfin droit
à de nouveaux vêtements. On leur donne des trainings.
La douche? Ce sera pour dans trois mois. Pour le reste,
«ça les faisait tellement chier qu'on les appelle pour
aller aux toilettes, qu'ils nous avaient filé une bouteille
en plastique, type Evian». Certes, tous ne sont pas
comme le barjo, reste que les gardiens ont la nervosité
facile. «C'est une poignée de mercenaires à la merci de
n'importe quoi, de tout et de rien qui sont capables de
tuer père et mère pour une poignée de dollars. C'est
des barbares!» Elio, des mois plus tard, osera même le
dire à l'un d'eux: «T'avais le choix. T'avais le choix de
devenir une victime de la guerre, mais pas d'être un
terroriste, pas de prendre les gens contre leur volonté,
de les punir pour quelque chose qu'ils n'ont pas fait
alors que tu sais qu'ils sont là pour faire du bien.»
A 3000 kilomètres de là, sa famille, qui n'a aucune
information, vit dans l'angoisse. «Le CICR et le
gouvernement ont pratiqué la langue de bois, Seules
quelques personnes ont outrepassé leurs fonctions et
sont venues à la maison pour leur remonter le moral.»
Au Liban, un nouveau transfert se prépare pour les deux
otages. Il est long cette fois: «Je savais que dans ces
vieilles voitures, derrière la roue de secours, il y une
espèce de bouchon en caoutchouc. Je l'ai enlevé, ça
nous a fait un peu plus d'air.» A nouvelle planque,
nouvelles restrictions. Depuis ce jour-là, Elio et
Emmanuel resteront enchaînés l'un à l'autre 24 heures
sur 24. Malgré cette promiscuité, l'extrême tension, il
n'y aura aucune bagarre, aucun mot plus haut que
l'autre entre Emmanuel et Elio. «C'était moins le fait
d'être attaché à quelqu'un que le fait d'avoir cette
sacrée chaîne et de se dire que c'est mon quotidien, ça
fait partie de moi. Au moindre mouvement, quand tu
dors, quand tu bouges, ça fait "ding". On a appris à
l'apprivoiser. On a été obligé. Je crois qu'on l'a bien
jouée de ce côté-là, parce qu'à partir du moment où tu
l'acceptes, c'est un poids, une frustration de moins. On
en avait déjà tellement.»
3e mois. Première douche, nouveaux habits, mêmes
repas toujours aussi «dégueulasses». Et du thé,
beaucoup de thé. Les deux hommes se racontent leurs
vies, Elio parle de sa famille. De son père caviste «qui
jonglait pas mal», de sa mère couturière «qui prend du
travail à la maison». De ses frères aînés (8 et 6 ans
d'écart), de sa soeur jumelle (née 20 minutes avant,
«galanterie oblige»). Evoque ses études «pas
mirobolantes», les petits boulots sympas à côté, ses
vacances partagées entre «le nord et le sud de l'Italie».
Parle de son apprentissage à Genève, de l'accident de
moto de son frère: l'évènement qui l'a conduit à cette
profession «pas très reconnue» mais si humaine.
«Quand quelqu'un qui a un membre en moins arrive
chez vous et repart avec le sourire, ça vaut la Banque
nationale.»
Elio évoque son premier emploi chez un de ses profs,
montre à quel point il avait été touché qu'on vienne lui
proposer ça «à lui». De ses premiers pas dans
l'humanitaire à distance lorsque son atelier faisait des
prothèses pour MSF France. De son envie de «casser le
rythme», de fuir Genève. Non qu'il se sente «mal» avec
ses amis ou ses amours, mais bien parce que le
Genevois qui n'avait pris l'avion qu'une seule fois pour
la Grèce avait envie «d'aller voir autre chose». Du choix
porté sur le CICR, du départ un peu précipité, de son
arrivée après 20 heures de voyage à Kassala, un
territoire montagneux semi-désertique à la frontière
entre le Soudan, l’Ethiopie et l’Erythrée. Là où
l'orthopédiste apprend, à la première heure de sa
première mission, que le couple qui gère la délégation a
des projets. «Je ne sais pas si on t'a dit mais nous, à la
fin de la semaine, on part quinze jours en vacances.» –
«Ah, eh bien non, je savais pas. Mais il y a quelqu'un qui
va venir?» – «Ah non, on t'attendait justement.» Elio:
«Mais qu'est-ce que je fous là?»
Cette question, Elio et Emmanuel n'arrêtent pas de se
la poser. Alors pour l'oublier un temps, ils s'évadent par
l'imagination. Célèbrent les anniversaires de proches.
Précision vengeresse d'Elio: «Ils ont jamais pu nous
enlever la mémoire. Même morts, ils n'auraient pas pu
nous enlever ça.» S'offrent des délires créatifs. «On
s'était fait l'idéal du camping-car. On en a construit un
qui devait être monstrueux.» Elio éclate de rire et se
remémore une autre anecdote: «Une fois ils ont oublié
les clefs sur le cadenas. "On fait quoi?"» L'orthopédiste,
«gros comme ça», n'a plus de force et se dit qu'il ne va
«pas tenter le diable». Et Elio, comme un gosse, de rire
encore de l'effet de sa remarque sur les ravisseurs: «Dis
donc, c'est normal ça?» «Le mec s'est pris une
branchée pas possible, c'était une bonne revanche.
Dans un tel contexte, ça valait des montagnes. On en a
bien rigolé pendant longtemps.»
Question exercice, ils rient moins. Les otages sont
complètement restreints dans leurs mouvements. «On
ne pouvait jamais bouger l'un sans l'autre. On essayait
de faire des pompes, des flexions. Mais il fallait faire
attention, la chaîne sur le carrelage, ça fait du bruit et
au moindre bruit, ils débarquaient. On leur a dit: "Dans
n'importe quelle prison en Europe, même le mec qui a
tué quelqu'un, il a le droit de marcher."» Rien à faire.
Les deux Suisses demandent alors à avoir des livres. Ils
obtiennent une vieille bible qu'ils doivent reconstituer
page par page et qui sent «horriblement» le mazout.
Une odeur qui prend Elio à la gorge encore aujourd'hui.
Prières, lectures de passages, Elio, moins croyant que
ses parents, respecte la foi d'Emmanuel mais lui dit
aussi ses doutes: «J'ai beau réfléchir, j'ai fait des petites
conneries comme tout le monde, mais de là à passer
300 jours enchaîné avec toi et qu'on veuille m'exécuter,
il y a un monde et demi, je suis désolé.»
Reste que les prières font du bien. «On s'en est sorti un
peu grâce à ça, reconnaît-il. Après la Bible, le Coran. Les
otages veulent utiliser ses préceptes contre leurs
ravisseurs. «Vous n'avez pas le droit de retenir
quelqu'un contre sa volonté», leur lancent-ils. Réponse
du chef: «Vous avez raison, mais nous, dans notre
combat, on peut le faire.» Point. Nouvelle tentative,
autre manière: Elio et Emmanuel amadouent les
gardiens plus dociles. «On a un peu sympathisé, on a
joué quatre cinq fois aux dames avec eux en faisant
exprès de perdre pour qu'ils reviennent. Mais ils ont dû
se faire engueuler. On ne les a plus jamais revus.»
Un jour, on leur amène une télévision: «On a vu nos
familles qui venaient d'arriver à Beyrouth, j'avais le
coeur…(sa voix se brise). Je me suis dit: "Voilà les
choses bougent". On savait qu'ils nous avaient pas
oubliés. Mais vous savez, quand on n'a rien de
concret… Et dire qu'on était à 50 ou 60 kilomètres
d'eux.» Des larmes inondent ses yeux. «On s'est
beaucoup raccroché là-dessus, on s'est nourri de ça.»
Peu de temps après, nouvel espoir. Les deux otages
sont à nouveau jetés dans un coffre puis très vite
ressortis: les ravisseurs avaient été vraisemblablement
repérés. Le transfert a lieu deux jours plus tard. A un
check point, des coups de feu sont tirés sur la voiture.
«Tatatammmm». «Emmanuel, ça va?»
La baraque se trouve en altitude. Une grande pièce de
4 mètres sur 5, un piton au mur, d'autres otages sont
passés par là. Et le sont encore. Dans la pièce voisine:
un Anglais d'une septantaine d'années qu'ils entendent
crier. Elio s'indigne: «Le pauvre, il devait être malade,
délirant je pense, il nous a fait mal au coeur. Là, j'avais
envie d'arracher les chaînes et d'aller vers lui, parce
qu'on sentait qu'il souffrait.» A travers le mur, Elio et
Emmanuel entendront les gardiens le frapper: «De Dieu
la haine là! J'avais vraiment envie de tout péter quoi,
c'est dégueulasse. Déjà dans les conditions dans
lesquelles on est, en plus de profiter de quelqu'un de
sénile.» Mais il y a encore d'autres otages. Les deux
Suisses, qui à défaut de voir ont aiguisé leur ouïe au fil
des mois, distinguent de nouveaux pas. Ils apprendront
à leur libération que c'étaient deux otages allemands.
Glacés et toujours enchaînés, Elio et Emmanuel
renoncent à tenter quoi que ce soit. L'épisode du trou
dans le linge leur revient en mémoire: «Ils nous avaient
un peu tabassés parce qu'on avait fait un trou pour voir.
Pas pour les identifier, mais juste pour voir d'autres
gueules.» Les deux orthopédistes évoquent aussi leurs
tensions au cours des six mois passés au Liban avant la
prise d'otage. Elio, le latin, trouvait Emmanuel un peu
trop alémanique, un peu trop grave. «On avait eu pas
mal de petits mots.» Elio comprend alors pourquoi.
Emmanuel se sentait responsable de lui, et maintenant,
vraiment coupable: «En fait c'est lui qui avait fait une
demande pour avoir un ortho.» Et Elio d'évoquer les
nuits de détention où tous deux dormaient en décalage,
Emmanuel en début de nuit et Elio au petit matin: «Il
me regardait dormir, je l'entendais dire: "Ça me fait
chier pour toi."» Et vice-versa. «Quand on n'était pas
bien, il nous est arrivé de nous prendre dans les bras.»
Elio leur avait bien dit au siège, avant de repartir qu'il
en «avait marre» du Liban. «J'en peux plus, j'ai plus
envie», avait-il lâché. Non que le boulot lui-même lui
déplaisait, bien au contraire, «c'était hyper
intéressant», mais bien parce que la tension était trop
forte. Il avait finalement cédé: «OK, je repars six mois,
et ensuite on passe à autre chose. Mais faites le forcing,
car si vous trouvez quelqu'un, moi je me casse tout de
suite!» Elio s'interrompt, arrondit les yeux: «Parce que
vous savez, ça use six mois de guerre.»
Et six mois de détention aussi. Parmi des revues qu'Elio
déniche au sommet d'une armoire en plastique, un
magazine français qui publie les bonnes feuilles du livre
du Français Roger Auque… enlevé deux ans plus tôt au
Liban. «De Dieu, alors ça! On l'a lu, relu, rerelu,
rererelu. On arrivait à s'identifier et paradoxalement, ça
nous donnait un peu d'espoir. Le mec il était dehors et il
pouvait raconter son histoire. Ça nous a donné un petit
peu de peps dans notre détention.» Nouveau test à
l'intention des ravisseurs: Elio, peu bien, simule une
grosse crise de malaria «pour voir s'ils s'en foutent ou
s'ils vont me trouver un médic.» Malaises,
tremblements, rien n'y fait. Une semaine plus tard, il
abandonne. Mais apprendra que des photos
d'Emmanuel et lui, prises dans leur cellule, auraient été
«remises au CICR» contre 10'000 francs» pour prouver
qu'ils étaient toujours en vie. Elio et Emmanuel n'ont
plus un cheveu sur la tête. Ils ont été rasés à l'aide de
cisailles à moutons. Le «barjo lobotomisé» continue ses
simulations d'exécution.
Moins dramatique: arrive un jour un gardien cagoulé
avec une vidéo et une TV. Il laisse la clef dans la
serrure, et pose sa kalachnikov à côté de lui. «Si vous
voulez regarder, vous pouvez.» Elio: «C'est quoi ce
machin?! C'est pas une émission de variété, c'est pas
une émission culturelle, c'est pas un flash d'information,
ça ressemble à un film, de très mauvaise qualité. C'est
un film érotique, un truc vraiment stupide et demi! Il
était venu là pour se cacher des autres, pas pour nous
faire un cadeau.» Et Elio, mi-figue mi-raisin: «Ça faisait
presque quand même dix mois… C'est vrai qu'on n'y
avait pas particulièrement pensé aux femmes et t'en as
un qui nous fout sous le nez un défilé de filles à poil.
J'aurais préféré voir un reportage animalier.»
Début août 1990, nouveau déplacement. Menace du
chauffeur: «Je veux pas un bruit. J'entends un truc, je
vous descends.» Les otages arrivent dans «une grosse
villa». On leur lance: «Il va se passer quelque chose.»
Elio rétorque: «Ça fait des mois que vous nous dites
ça!» Il n'y croit plus. «Pour la tronche, c'est un yoyo,
c'est épouvantable.» Une semaine plus tard, dans la
nuit: «Voilà, vous êtes libres, enfin… on va en libérer
un.» Elio pense immédiatement à «l'histoire de
l'exécution». «Ils vont en prendre un, ils vont le
descendre, et vont finir de traiter avec l'autre.» Ils
s'emparent d'Emmanuel qui se rebiffe: «Non, si vous
voulez libérer quelqu'un, c'est lui.» Ils sortent un
flingue, le pointent sur sa tempe: «Soit je te libère
maintenant soit je te descends.» Elio l'encourage d'un
ton «vraiment très sérieux, pour le rassurer quoi!»:
«Vas-y! Il en a au moins un des deux qui va être libre.
T'en fais pas pour moi. Pars!» Alors Emmanuel est parti.
Alors Elio a lancé au gardien: «Si c'est vrai ce que vous
me racontez, je veux le journal demain. Il me dit: "Tu
nous crois pas hein!" Je dis: "Non." Il me dit: "Tu
verras." Je dis: "OK."» Elio passe sa première nuit en
solo.
Le lendemain, on lui apporte un journal. «Alors j'ai vu
qu'il avait vraiment libéré». – «Et moi c'est quand?» –
«Je ne sais pas mais c'est très proche.» Un jour, deux
jours, trois jours, quatre jours. Cinquième jour: «C'est
ton tour.» Pas de coffre cette fois, Elio est couché entre
les sièges, sous une couverture. Ils roulent, arrivent
dans un énorme hangar rempli de militaires. «Un mec
me dit: "Lève-toi!" Je ne connaissais pas sa voix, il avait
un autre accent.» Changement de voiture, toujours sous
une couverture, mais assis cette fois-ci. «On roule deux
minutes, ils m'enlèvent la couverture…» Elio
s'interrompt longuement, il est submergé. «L'homme
m'a dit: "Je suis officier des services secrets syriens. Tu
es libre. Tout va bien".»
Elio n'y croit pas malgré le convoi supra armé qui
l'encadre. Arrivée à Beyrouth, au QG des services
secrets syriens. «Je me rappellerai toujours d'une baie
vitrée, mais énorme, et puis la vue sur la mer.» Elio est
encore sous le choc, peine à continuer. «Ciel bleu. Au
soleil couchant, l'eau azur, les montagnes autour. Là j'ai
commencé à y croire.» Mais déjà, ils roulent sur Damas,
toujours sous grosse escorte. On lui prend ses mesures:
«C'est pour le cercueil?» Non, pour des habits qui
l'attendent dans le bureau du «ministre des affaires
étrangères, enfin j'imagine», à Damas. Elio se douche,
se rase puis passe à l'interrogatoire: «Avez-vous pu
reconnaître certaines personnes, certains ravisseurs?
Pourquoi avez-vous été enlevé?» Elio ne sait rien et n'en
a «rien à cirer». Et, pour être clair: «Lui non plus
d'ailleurs puisqu'il savait très bien qui c'était...» La
cérémonie protocolaire, en fin de soirée et en présence
de ministres, journalistes locaux, ambassadeur et chef
de délégation, finit de l'achever. «J'avais envie qu'on
me foute la paix, qu'on me lâche, qu'on arrête de me
poser des questions, que je puisse réaliser que c'était
fini.» La séance est écourtée, Elio appelle ses parents.
Une nuit quasi blanche. Aéroport. Emmanuel est
revenu. Il est sur le tarmac.
Le «superbe» Falcon900 avec intérieur présidentiel qui
les ramène ravit Elio. Pas pour longtemps. Des
représentants du CICR sont du voyage: «Euh.. Il y a eu
deux trois trucs… Faudra pas trop parler à la presse,
c'est une affaire délicate.» L'avion se pose à Cointrin.
«Je n'arrivais pas à sortir, j'avais peur de revoir tout le
monde…» Il se retient de pleurer. «C'était le 14 août
1990, c'était 312 jours après quoi. J'étais évidemment
hyper content. Mais d'un autre côté très craintif. Tu sors
de rien et puis tu as tout qui te tombe dessus, c'était
trop.» Toute la famille est là, sauf le père d'Elio, bloqué
au lit par une hernie discale, et aussi René Felber,
Cornelio Sommaruga. La passerelle est noire de monde.
Conférence de presse. «Ils étaient au moins deux cents,
ils étaient là pour moi, mais je suis qui moi? J'étais mal à
l'aise, sincèrement j'étais mal.»
La libération, qui aurait dû être joyeuse, ne l'est donc
pas. «C'était une nouvelle pression.» Elio a l'impression
d'être prisonnier encore une fois. «Harcelé par les
médias», l'ex-otage écourte les retrouvailles et s'enfuit
en Guadeloupe avec Sandrine, la jeune femme qu'il
avait rencontrée à la veille de sa première mission, celle
à qui il avait dit: «On ne va pas s'attendre, c'est
ridicule», cette Sandrine qui deviendra sa femme et lui
fera trois enfants. Soleil, chaleur, Elio se refait une
santé, des couleurs. A son retour, il refusera l'assistance
d'un psy. Encore aujourd'hui, il est «hyper
reconnaissant» envers sa famille, ses amis, de ne lui
avoir pas posé de questions. «Ils n'ont jamais eu la
curiosité de me demander. Ils ont toujours eu ce
respect.» Elio ne parle pas, ou très peu: «Même si c'est
quand même moi qui étais là-bas, ils ont vécu des trucs
tellement durs, que leur parler, c'est les blesser.» Elio a
la hantise de faire du mal autour de lui.
Il respire, regarde le chemin parcouru. «Quelque part
j'ai eu de la chance, j'avais 24 ans quand ça s'est passé.
J'ai refait ma vie. J'ai changé d'orientation
professionnelle, j'ai changé beaucoup de choses.»
L'urgentiste n'est pas du genre à s'apitoyer sur son sort
et admet «une certaine force de caractère» même s'il a
eu des passages «très très difficiles». Encore
aujourd'hui, Elio s'endort parfois avec des images du
barjo et d'autres choses qu'il ne raconte pas. Il en veut
aussi à tout ce qu'on ne lui aurait pas dit. «Ça remonte,
c'est pas oublié.» Une pause: «J'aurais certainement dû,
avec le recul, voir quelqu'un pour en parler.»
Le soutien promis par le CICR - «On va vous aider, on va
vous proposer des choses» - s'étiole au fil des mois.
Seule l'aide financière, «minime», arrive. «J'étais
devenu embarrassant pour eux. J'ai surtout ressenti que
je pouvais m'estimer heureux d'être rentré en bon état.
Ça m'a fait mal parce que ça cache énormément de
choses derrière.» On n'en saura pas plus. Est-ce un
hasard? Plusieurs employés du CICR démissionnent à la
suite de cette affaire. Elio, le premier: «Mon boulot, je
l'aimais. C'est une expérience humaine et
professionnelle hors du commun. Je regrette
sincèrement d'avoir eu cet événement qui m'a enlevé
ce bonheur.» La raison sans doute pour laquelle Elio a
opté pour le Cardiomobile, une manière d'aider,
différente certes, mais un travail de terrain encore.
Emmanuel, lui, a gardé son métier, mais dans le privé.
Elio n'a plus de nouvelles fraîches. «On s'est souvent
rencontrés au début. On revivait tout. Ça ne nous faisait
pas forcément du bien. Mais j'aimerais bien savoir
comment il va.»
L'entretien se termine. Elio a parlé d'un trait. Ou
presque. «Mon vécu m'appartient. Même en le
racontant comme ça, c'est vrai qu'on a un peu la larme
à l'oeil, mais c'est moi qui ai vécu cette histoire.»