HISTOIRES
DE L'ART
Charles ou le mépris du voile
Jadis déshabillées par les peintres occidentaux, les
femmes
musulmanes ont aujourd’hui pris une cinglante revanche.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Ce sont deux mères de famille qu’Envoyé
Spécial interviewe
sur France 2, au lendemain des attentats de Madrid.
Palestiniennes, elles n’ont pas de mots assez durs à
l’égard des
Occidentaux et leur haine ne s’apaise que dans
l’accomplissement de justes attentats. Le World Trade Center?
C’est bien fait. Elles ne sangloteront pas sur les morts, ces
civils
dont les impôts dûment acquittés entretenaient
le budget de
l’armée américaine. Atocha? Il est bon que les
complices
subissent à leur tour un sanglant châtiment. Endurcies
par la
guerre et le deuil quotidien, ces deux femmes ont cessé de
pleurer depuis longtemps. Les larmes ont tari dans leurs yeux
de pierre.
Les yeux sont précisément la seule portion de leur visage
qu’il
nous est donné de voir. Les cheveux, la bouche, le menton,
mais aussi les épaules, la poitrine, les hanches, les jambes
disparaissent dans l’anonymat d’une grande mante brune.
A
l’heure où la France légifère contre le
voile ostentatoire, les
deux Palestiniennes affichent effrontément le masque de la
rébellion télégénique. Leur burka flotte
en direct sous un
lointain vent du soir et nos écrans de télévision
se chiffonnent
comme un drapeau noir.
Par-delà les moeurs et la religion qui commanderaient
toujours à ces femmes de se voiler le corps aussi sévèrement,
il
faut voir dans ce déni d’image une juste revanche de
l’Orient
sur l’Occident. Durant tout le dix-neuvième siècle
en effet, la
peinture académique considéra les colonies comme un
vaste
lupanar où les femmes orientales n’avaient pas assez
de
hanches pour se trémousser lascivement, lors même qu’elles
accomplissaient des tâches domestiques aussi triviales que le
transport de l’eau dans des jarres. Apprêtant le nu antique
à la
mode orientaliste, Charles Gleyre s’ingénia ainsi, dans
un
irrespect phénoménal, à déshabiller l’Afrique
du Nord et tout le
Moyen-Orient, pour la plus grande honte de la femme
musulmane et pour le plus grand plaisir du spectateur parisien.
En
1834,
cet artiste d’origine vaudoise s’était pourtant
rendu
en Orient d’où il avait ramené des croquis époustouflants
de
virtuosité, à la valeur ethnologique incontestable.
Les porteuses
d’eau y arboraient le voile et dévisageaient farouchement
l’inconnu qui les croquait près d’un puits. Mieux
même, Gleyre
vécut plus d’un an parmi les Arabes, adoptant leur mode
de vie
et tombant éperdument amoureux d’une jeune Nubienne
nommée Stella. Mais rentré à Paris, le peintre
accommoda ses
dessins au racisme ambiant, peignant l’Orient non pas tel qu’il
l’avait vu, mais tel que la France d’alors voulait le
voir. La
porteuse d’eau se livrait à un strip-tease insolent à
l’égard des
prescriptions islamiques et posait, ravie et complice, pour la
clique des branleurs de Paname, dans un décor de carton-pâte
fait de Nil et de crocodiles.
Ce déni de réalité est à la mesure du
masque de haine que
nous offrent les deux Palestiniennes, et les bombes sexuelles
de Charles Gleyre explosent désormais dans les bus de Tel-Aviv
ou dans les trains de banlieue madrilènes.