LE PORTRAIT
Le talentueux Monsieur Rudin
Malgré les casseroles, le jeune peintre Jérôme Rudin
expose toujours autant. Cette belle santé n’est
qu’apparente et cache une profonde blessure.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Depuis la bonne quinzaine d’années qu’il peint, Jérôme
Rudin s’est pris tellement de claques en pleine figure,
qu’en toute logique il eût dû ranger ses pinceaux et sa
térébenthine. Mais non! Le jeune dandy est toujours là.
Il expose dès le 2 avril en Valais, après avoir nourri
l’émission Classe Eco sur la TSR et rempli les pages
sociétales de L’Hebdo. Il a mille projets en tête, une
exposition en Egypte, une autre en Russie, une autre au
Qatar et puis une autre en France et en Italie, sans
oublier des projets de livres. On croyait pourtant le
jeune peintre vaudois mortellement touché lorsqu’en
décembre dernier «Le Matin» révélait qu’il n’avait pas
peint les tableaux exposés à la galerie d’art de
Montalchez, mais qu’un «nègre», en l’occurrence une
Brésilienne, s’en était chargé. Après l’affaire du plagiat,
révélée en 1999 par «24Heures», où Rudin s’était vu
accuser de «copier-coller» la peinture d’Olivier Saudan;
après la réputation de mauvais payeur que
«dimanche.ch» lui avait taillée en 2001, on pensait que
le peintre apprécié de la milliardaire Ivana Trump allait
définitivement redescendre de la jet-set, où il était
arrivé, jusqu’à la Placette, d’où il était parti dans les
années nonante… Or voilà que Rudin présente ses
dernières créations à Savièse, à la Maison de
Commune, cette noble et vieille bâtisse, sise à côté de
la vénérable église de Saint-Germain, haut lieu de la
peinture valaisanne, carrefour mythique de la fameuse
«Ecole de Savièse» qui marqua la peinture suisse au
tournant des XIXème et XXème siècles.
Comment Rudin parvient-il à rebondir ainsi? Quel
ressort le propulse à nouveau dans le who’s who des
mondanités artistiques? Une totale insouciance? Non,
l’affaire de Montalchez a laissé des traces: «Les ventes
ont été catastrophiques, explique-t-il, des contrats ont
été rompus, des regards se sont détournés, j’ai pu
réellement compter le nombre de mes thuriféraires.» Si
pour Rudin, la réponse est dans le travail - «je me suis
replié dans mon atelier» -, certains, parmi ses
détracteurs, avancent d’autres hypothèses: «Sa
peinture est franchement secondaire. Seul importe son
aura de jet-setter. Avoir Rudin dans sa galerie ou dans
sa ville, c’est picorer un peu du glamour et du people
qu’essaime l’artiste derrière lui.» Pour Savièse, ce serait
se donner l’image d’une cité qui se réveille, joue les
frivoles et récuse le costume valaisan que lui confère
son passé pictural prestigieux. Peu importe la manière
de peindre ou le contenu de ses oeuvres, l’essentiel est
que le joli coeur soit là, qu’il rameute du monde, du
beau linge et des médias. Il faut qu’on parle de
l’événement mondain, l’analyse des oeuvres est
accessoire. Faisons le contraire, écartons le strass et les
paillettes, examinons sa peinture et le parcours
artistique de Jérôme Rudin.
Au départ, le Vaudois, né en 1974, est un adolescent
banal, issu d’un milieu modeste, qui peine à trouver son
bonheur dans une Ecole de Commerce rébarbative à
ses yeux parce qu’elle fait la part belle à l’informatique.
«Quelle horreur, les ordinateurs! Je ne supportais pas
cela. Encore aujourd’hui, je les fuis comme la peste.
C’est mon côté atypique. Je n’ai pas de permis de
conduire, je ne sais pas envoyer des SMS avec mon
portable.» Rétif à toutes les nouvelles choses, il
apprend à lire et à écrire très tard, «à cause des
méthodes de français renouvelé qui furent pour moi
catastrophiques. C’est pas pour rien que j’ai su dessiner
avant d’écrire.» Les pixels et les octets auront raison du
jeune homme qui abandonne les études, bien décidé à
se consacrer à la peinture. «Une prof de dessin au
collège m’a beaucoup apporté. Mais à l’Ecole de
commerce, il n’y avait pas de cours artistique. J’aurais
aimé faire les Beaux-Arts, mais il fallait aussi gagner ma
vie. Et puis Pierre Keller, le directeur de l’ECAL, m’a dit
un jour que ça ne servirait à rien d’étudier. Il avait tout
de suite vu que je voulais être une star avant d’être un
peintre.»
Rudin n’en fait pas mystère, Keller dit vrai: «J’aime la
peinture, j’aime passer du temps dans mon atelier, mais
je suis aussi conscient que cela ne sert à rien de
peindre si l’on n’est pas connu et si l’on ne vend pas ses
tableaux. C’est ma fierté à moi de dire que mes seuls
revenus proviennent de la peinture, alors que tant
d’artistes romands enseignent le dessin à l’école pour
vivre.» Exploiter son image, savoir créer des
événements, transformer des vernissages en
happenings, attirer des stars aussi huppées qu’Ornella
Muti à Paris, tout cela Jérôme Rudin le fait à merveille.
«Quand Ivana Trump m’a acheté deux tableaux pour
orner son yacht privé, je suis allé moi-même lui
apporter les toiles et l’on m’a ainsi vu dans les journaux
à ses côtés. C’est important. Cela fait partie du métier
de peintre. Par la jet-set, je puis me faire connaître,
mais ne croyez pas que ce monde rutilant fasse des
cadeaux. Pour le lancement d’un parfum que j’ai créé,
c’est moi qui ai payé le restaurant parisien et réglé le
cachet d’Ornella.»
Cette médiatisation, ce temps consacré au marketing,
cette filière de la jet-set, tout ce fatras exhibitionniste
consacre l’image un peu détestable et futile du jeune
homme. Il lui vaut aussi l’acharnement de la critique
spécialisée peu habituée à fréquenter dans les galeries
d’authentiques experts du baisemain. Surtout, il
masque les accents de sincérité touchante avec
lesquels Jérôme Rudin, loin du yacht ou d’Ursula
Andress, assis autour d’une petite table de bistrot,
évoque le métier d’artiste, ou lorsque, devant ses
toiles, il raconte leur genèse : «Je commence par tendre
la jute sur le châssis. Puis je colle plusieurs motifs de
tissus. Après je passe des couches de peinture à l’huile
de différentes couleurs que j’étire et que je fais sécher.
Vient alors le collage d’un motif de vase chinois, l’un de
mes thèmes de prédilection. J’aime la finesse du motif,
la forme et la porosité de ces objets. Enfin, j’applique de
la cire ou des grains de sucre. Ma toile, au final,
superpose sept à huit couches.»
Les mots sont simples, ils ressemblent à ceux que
balancent les artistes intimidés et farouches quand ils
se réfugient derrière la technique. C’est ici que Rudin
nous intéresse, dans cette nudité, cette confrontation
des éléments picturaux, cet assemblage de couleurs,
cette volonté que «quelque chose se passe, d’attendu
ou d’inattendu». C’est ici qu’il se révèle peut-être
vraiment, dans toute sa candeur et sa fragilité d’artiste,
mû sincèrement pas le démon de la création. Rudin
aime la peinture, il serait criminel de lui dénier cette
passion. Mais il est très limité et il le sait. Il a du talent,
mais il n’a aucune virtuosité. Il a la fougue, mais ses
mains ne répondent pas. Il n’a pas étudié les Beaux-
Arts, il n’a pas séché des heures durant devant des
académies cent fois recommencées. Il n’a pas peint le
renflement d’une pomme sous la conduite d’un
vénérable professeur sourcilleux, ni la montagne
crépusculaire, avec l’ombre qui la suit comme une
queue de comète. Sa peinture fait l’économie de la
figuration, non par choix, mais parce qu’il est forcé de
le faire. Il ne pourra jamais comprendre que si Paul Klee
est un jour parvenu à résumer sa peinture en une tache
rouge malhabile, cernée d’un noir lâche et
brinquebalant, c’est parce que sa vie durant il fut un
tâcheron du réel. Que si Olivier Saudan est l’un des
plasticiens les plus inventifs du pays, c’est précisément
aussi parce qu’il enseigne chaque jour le dessin à des
plus petits que lui. Alors forcément, pour se justifier
Rudin évoque «la primauté de l’idée sur la virtuosité»,
rappelle «qu’il n’a jamais voulu peindre comme
Vallotton», «qu’il est hors de question pour lui de
travailler douze heures d’affilée dans son atelier, tel un
fonctionnaire de l’art. J’aime la vie, j’ai besoin de
m’amuser, de sortir. Quand je peins, c’est dans une
sorte d’urgence et de violence.» C’est là qu’il nous
bouleverse et qu’on l’aime. Rudin est «L’Albatros» de
Baudelaire ou le «Héros à l’aile» de Paul Klee, cet
homme qui voudrait tant voler, mais que ses ailes
minuscules et ses pieds en forme d’arbres enracinent à
jamais dans la terre. C’est ainsi qu’il faut excuser le
plagiaire et pardonner le faussaire. Au nom de ce grand
rêve de renommée artistique qui ne se réalisera jamais
et pour lequel Rudin est prêt à tout.
Sait-il qu’on l’attend au contour à Savièse? Que cette
exposition est peut-être celle de la réhabilitation de sa
crédibilité? «On m’a suggéré de filmer l’exécution d’une
oeuvre et de diffuser le film durant l’exposition. Je ne l’ai
pas fait, je n’ai pas à prouver quoi que ce soit.
Réhabilitation? Je voudrais vous dire que tout va bien
pour moi en ce moment. Je vis un conte de fées, j’ai des
expos en vue et, pourquoi pas, ma biographie à écrire.»
Et hop! Rudin redevient un dandy insubmersible, un
fanfaron qui s’en sortira toujours. Quel talent!