LE PORTRAIT
Stephan Paternot,
ex-golden boy vaudois. Le retour
Avec the globe.com, il était l'homme qui valait un milliard... Saturne l'a
retrouvé. Du grand cinéma.
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Embarquement du vol Los Angeles–New York, août 2000. Brad Fuller accoste
un bellâtre dans la file d'attente.
«J'aimerais simplement vous dire que ce que vous avez fait est incroyable.»
«Mais qui pensez-vous que je suis?»
«Vous êtes le mec de TheGlobe.com. Je vous ai vu sur CNBC et j'ai même
gagné de l'argent grâce à vous. J'ai toujours pensé que The Globe était comme
une allégorie de la fin du millénaire.»
Brad Fuller est un agent d'Hollywood et le jeune homme qu'il vient de
reconnaître s'appelle Stephan Paternot. La rencontre tombe à point nommé car
depuis peu, celui-ci a un nouveau rêve: faire du cinéma.
OÙ L'ON APPREND
QUE C'EST AUX STATES QUE ÇA SE PASSE
En 2004, le beau gosse Paternot tarde toujours à se faire connaître du grand
écran. Mais tout le monde se souvient de l'histoire de ce Vaudois qui à l'âge de
24 ans devint la figure emblématique du web business. Nous sommes à l'aube
du nouveau millénaire. Stephan Paternot fait trembler l'économie américaine et
tourner la tête des financiers: il siège au sommet d'un empire qui vaut près
d'un milliard de dollars. Du Wall Street Journal à Vanity Fair, les médias
américains encensent le jeune prodige à la gueule d'ange et n'hésitent pas à
comparer la Paternot success story à celle de Bill Gates. C'était avant que la
bulle spéculative ne pète. Avant que The Globe dégringole la liste du Nasdaq,
que le milliard s'évapore, et que Stephan se voie relégué au classement 2003
des 100 bachelors les plus courtisés d'Amérique dans Gotham Magazine. Dur
réveil? Pas tant que ça.
Quatre ans après, Stephan Paternot l'acteur habite toujours le même
appartement à New York. Un loft acheté à 19 ans près de Union Square. Il se
lève le matin vers 9 heures, checke ses mails et se tient informé du marché
des nouvelles technologies. En fin de matinée, il se rend chez son nouvel
acolyte Todd Heymann et ensemble, ils peaufinent leur projet de film. Passé le
temps des folies et des désillusions, ni les difficultés de la vie ni les remises en
question existentielles n'auront ébranlé la conviction de Stephan Paternot que
pour lui, à New York, tout est encore possible: «Pour faire carrière, y a pas
photo, c'est aux States que ça se passe. Les Etats-Unis, c’est la possibilité de
devenir grand. Ça offre le pouvoir de se réinventer» Et Stephan d'en abuser,
puisqu'il a déjà publié son autobiographie (A very Public Offering, 2001) et qu'il
vient de terminer la coécriture du scénario qui raconte... sa vie.
OÙ L'ON APPREND L'ALLÉGORIE
DE LA FIN DU MILLÉNAIRE
Université de Cornell, New York, 1993. Deux jeunes étudiants de première
année ont une idée: créer un site internet pour que tout le monde puisse
communiquer avec autrui et créer sa propre home page. Steph voit grand:
«Internet, c'était un nouveau monde, ça racontait une histoire. Aujourd'hui,
c'est simplement une fonctionalité, mais avant c'était du pouvoir. On avait
l'impression qu'avec internet, tout allait être possible.» Alors il se dope à l'idée
que son site devienne la première plate-forme de communication mondiale qui
défie la loi des frontières géographiques. Il se dit qu'il est entrain de créer une
nouvelle communauté humaine, celle des internautes, et ça, ça le fait vibrer:
«Je voulais faire quelque chose d’unique et j’avais peur d’être seul. Quand on a
passé sa vie à déménager d’une ville à une autre, à devoir se refaire de
nouveaux amis, rattraper le retard scolaire et ne pas pouvoir garder une petite
amie, on recherche la sécurité. Et puis après c’est devenu une passion:
construire un empire.» A force de bidouillages nocturnes et de promotion
acharnée, le projet rassemble et se concrétise. En 1994, naît officiellement
TheGlobe.com et les potes payés jusqu'alors à coups de pizza deviennent les
premiers employés de la jeune entreprise. Stephan Paternot a 20 ans.
En deux ans, TheGlobe.com fait plus d'un million d'adeptes et Paternot entre
dans le cercle fermé des successful créateurs d'entreprises de New York. Son
insolente jeunesse incarne parfaitement l’image d’internet à ce moment-là:
quelque chose de totalement nouveau, méconnu, mais terriblement intrigant
pour ces businessmen aguerris qui ne demandent qu'à être séduits par de
nouvelles possibilités d'investissements. L'un d'eux se nomme Michael Egan. A
l’issue de son premier déjeuner d’affaire avec the boy, il a certainement un
cigare, mais surtout un gros sourire satisfait aux lèvres. Il a décidé d'investir 20
millions de dollars dans la société et il est persuadé que bientôt, il va faire
fortune. L'histoire atteint son climax le vendredi 13 février 1998: entrée
flamboyante de TheGlobe.com au Nasdaq. A la clôture de son premier jour de
cotation, l’action a pris 606% de sa valeur initiale, atteignant même un pic de
près de 1000% dans le courant de la journée. Record battu. Tout le monde
jubile. Les acheteurs, les vendeurs, les investisseurs et surtout les médias car
ils ont là quelque chose de très vendeur: un sex symbol de l'économie du Web.
Stephan Paternot commente en live depuis les studios de la chaîne des affaires
CNBC l’incroyable succès boursier de sa compagnie. Sous le minois fringuant et
amusé du bachelor le plus admiré de toutes les adolescentes américaines, les
chiffres défilent frénétiquement. En quittant le plateau, le beau gosse a 24 ans,
pèse 78 millions de dollars et connaît, pour l’heure, la gloire du petit écran.
«J'étais au sommet. C'était de la folie pure.»
OÙ L'ON APPREND
QUE LA SUISSE SAUVE DES ÂMES
Lorsque la bulle spéculative des titres Internet éclate et que l'empire The
Globe tombe, la solitude qu'il craint tant le rattrape. Alors il répète les
escapades à Verbier, dans le chalet familial que ses parents divorcés ont
toujours conservé: «J’ai besoin de la Suisse pour me ressourcer. C'est où je
trouve la sécurité. Quand je me sens écrasé, j’ai besoin de me retrouver, en
particulier à Verbier. J’y ai tous mes copains d’enfance, ceux qui ne m’ont
jamais lâchés.» La Suisse tranquille sauve un riche de la tourmente mondiale.
Ouf, dans nos montagnes, Paternot respire. Loin des caméras de CNN qui
l'avaient piégé en boîte, dansant sur les tables tout de cuire vêtu et louant les
mérites d'une vie faite de sexe et de fric. Et puis les escapades sont de plus en
plus rapprochées, car il vient d'apprendre que son père est gravement malade.
«Je n'avais jamais été proche de mon père. Quand je vivais encore avec lui,
jusqu'à l'âge de 9 ans, ça ne parlait que business ou politique à la maison. Et
finalement ce n'est qu'après The Globe que j'ai pu me confronter et enfin
communiquer avec lui.» Des retrouvailles forcées par le destin, la chute d'un
empire économique, la désillusion d'un rêve... et Stephan nous fait à 26 ans ce
qu'il appelle une middle age crisis: «c'est quand tout a été stable d'une
certaine façon, et que pour la première fois plus rien n'a de sens. En l'espace
de quelques années, je suis monté tout en haut. C'est une occasion unique
dans une vie. Et tout s'est cassé la figure. A partir de là, les choses ont été
difficiles.»
OÙ L'ON APPREND
QUE STEPHAN EST L'ACTEUR DE SA VIE
Le mois dernier, Stephan a eu 30 ans. Il ne sort plus en semaine, «que le weekend
». Il déplore des cernes encore plus gonflées qu'à l'époque des folles nuits
new-yorkaises et osculte un bide ramolli. Ça lui a fait un coup d'avoir 30 ans.
«Parce que c'est presque 40 et je me souviens de l'époque où je trouvais que
40, c'était vieux.» Est-ce une une forme de pudeur qui empêche Paternot de
s'étaler trop longuement sur la dèche ou est-ce simplement une question de
mentalité hollywoodienne? Car tout se passe ici comme si les coups durs de la
vie contenaient intrinsèquement les fondements de nouvelles ambitions.
Comme si l'expression «toute médaille a son revers» suffisait à constituer un
créneau de vie. De sa middle age crisis, Stephan dit avoir puisé son élan pour
la poursuite d'un autre projet. «Ma force, c'est la passion. Et même si ça peut
me conduire sur le mauvais chemin, tant pis. Je ne peux pas vivre sans une
passion.» Aujourd'hui, c'est le cinéma parce qu'enfant, il en rêvait et parce que,
dit-il, «ce qui m'importe le plus, c'est de communiquer, toujours
communiquer». Un art dans lequel il excelle. Car même si une conversation
avec Stephan Paternot peut vous laisser un goût de sucré et de vide comme
quand on croque dans un marshmallow, elle a l'avantage d'être divertissante
et bien ficelée. Tout comme le bon vieux scénario hollywoodien. Celui qui
célèbre la psychologie schématique mais efficace des personnages. Celui qui
se contente de remises en question bénignes et qui trouve toujours un happy
ending à portée de main. Comme un simple clic de souris. Et pour y croire
jusqu'au bout, on aurait presque envie d'oublier que Steph sut sauver du
naufrage de The Globe la modique somme de 1,6 million de dollars. Lui aussi
d'ailleurs, cohérence identitaire oblige. «Quand je me suis lancé dans le
cinéma, j'avais 0 sur le compte.» Il les aura donc placé ailleurs que sur son
compte. N'empêche qu'avec cette somme là, il avait de quoi sponsoriser la
réalisation de nombreux rêves.
Du scénario Paternot, on apprendra qu'il sera plus profond que le livre. On en
apprendra aussi le budget (20 millions de dollars), le temps de réalisation («ce
ne sera pas sur les écrans avant deux ans»), la trame (vie et mort d'un golden
boy et «la réalité de l'essence d'Internet dans les années 90»), la psychologie
du héros («ce qui me caractérise, c'est que mes plus grandes forces sont mes
plus grandes faiblesses et vice versa»), et le dénouement: «A la fin le
personnage a évolué. Il a réussi à faire le point sur ce qu'il s'était passé et il
s'en sort grandi». Un happy end, donc.