L'ÉDITORIAL
Des procès
et des hommes
ARIANE DAYER
Un visage d'ange. Poupée de cire. Paradoxe, elle porte sur
les traits l'enfance qu'on lui a violée. Sous les centaines de
flash, Sabine Dardenne, victime de Dutroux, ne se laisse pas
piéger par la pression médiatique, elle en reste à ses mots,
se contente de dire: «Cette fois, j'espère que tout le monde
me croira.» Et on a honte. Qu'il faille ce spectacle raté, ce
show informe pour qu'un enfant abusé se sente crédible.
A quoi aura servi le procès Dutroux? La question n'est pas
indécente, tant l'Europe entière projetait d'attentes, tant on
espérait la catharsis. Enfin on en tenait un, l'un des pires, on
allait comprendre les mécanismes mentaux, la contagion de
l'horreur, le montage de réseaux, les errements judiciaires,
les maladresses policières. Mais on n'y comprend rien, ou
pas plus qu'avant. On écarquille les yeux devant les
responsabilités rejetées, la gabegie policiaro-judicaire, et
l'empressement du président du tribunal à terminer, chaque
soir, à 18 heures.
La confusion est si générale que nous nous raccrochons,
pathétiques, aux profils des victimes, tâchant d'y déceler les
traits de normalité et de survie qui puissent nous rassurer
un peu. Ouf, elles ont un «petit ami», un métier, elles n'ont
«pas raté un jour d'école». Elles ne rejettent pas l'humanité
en bloc. Ouf, elles sont «magnifiques», «témoignent
dignement».
Il n'y aura pas d'après procès Dutroux. Nous n'aurons pas
mieux saisi les contours de l'horreur de la criminalité
pédophile, nous ne saurons pas davantage la soigner. Il est
décidément illusoire de penser guérir une société par un
procès. Les petites filles à vélo sont toujours en danger, et
nous continuons à pédaler dans l'angoisse.