Article du journal Saturne No.5 - 30 avril 2004

 

EN BRUT

Opération Glion: le délire inforoute

Après la course livrée à la sacro-sainte information routière par
téléphone, SMS, internet, sur RDS, à la radio, dans les
journaux..., tout le monde a fini par s'essouffler.

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

Philippe Gagnebin est content. Il peut enfin prendre deux
semaines de vacances. Depuis le 20 avril dernier, la ligne
téléphonique du service presse de Glion futé a fini de saturer.
Après les bouchons, retour à la normale. Débit raisonnable.
Activité fluide. «Vous êtes mon premier téléphone aujourd'hui,
affirme-il, amusé, la veille de son départ. Les médias n'appellent
plus depuis deux jours. Évidemment, y a pas de bouchons... ils
sont déçus.» Un rythme de travail qui n'a donc rien à voir avec la
pure folie du mois de mars. Un mois durant lequel les deux
répondants du site Glion futé, Philippe Gagnebin, Responsable de
la communication, et Yves Bertrand, Webmaster, ont mouillé leur
chemise. Du non stop. Deux bons hommes aux commandes du
centre névralgique d'un système complexe aux ramifications
multiples. Sorte de méga organigramme réunissant toute sorte
de comités, cellules, départements, services, corps de police et
autres entreprises concernés par la rénovation des tunnels. Au
centre donc, Glion futé. Assigné à centraliser l'information et à la
communiquer. Une mission somme toute assez simple. Et
pourtant. Depuis le 1er mars 2004, date d'ouverture du site,
Glion futé a été pris d'assaut par des centaines de milliers de
connexions internet et de téléphones. Des médias en
effervescence et des automobilistes surexcités. Un véritable
arsenal de militants inquiets et engagés. Ils exigent de
l'exactitude dans la prévision du bouchon. Ils revendiquent le
droit à une information transparente. Une visibilité totale de la
situation des routes entre Montreux et Villeneuve. Une marge
d'erreur minimale sur les estimations et des données en temps
réel. Bref. Des militants pour une inforoute digne et fiable! Qu'on
se l'dise.
Quand il y a demande, il faut une offre, nous enseigne la science
économique. Et bien lorsqu'il y a risque de bouchons et
inquiétude à échelle quasi nationale, il faut déployer la grande
artillerie répondent les férus du bouchons, ces nouveaux
docteurs ès sciences de l'inforoute. Que ce soit à l'OFROU (Office
fédérale des routes), à Viasuisse, au TCS ou au comité de
pilotage de Glion futé, on ne lésine pas sur les moyens.
L'appareillage est impressionnant. Un déploiement technologique
dernier cri. Du côté officiel d'abord (mis en place par le
Département des infrastructures du canton de Vaud),
l'installation de six capteurs aux entrées et sorties des tunnels.
Ce sont des détecteurs automatiques de bouchons. Le système
DAD qu'ils disent. Des détecteurs qui mesurent toutes les cinq
minutes le temps d'attente de chaque côté du tunnel. Ensuite,
les compteurs de l'OFROU. Capables de vous retranscrire les
données sur un savant graphique indiquant le nombre de
véhicules par heure circulant sur le tronçon. Le TCS quant à lui a
cessé d'utiliser des hélicoptères, mais renforce sa communauté
de Roadwatchers, ces automobilistes qui signalent toute
perturbation à la centrale. «Une procédure automatique de
reconnaissance du Roadwatcher a été intégrée dans notre
système de téléphonie informatisée. Lorsqu'un Roadwatcher
appelle, son numéro et son profil sont immédiatement identifiés,
garantissant ainsi fiabilité, qualité et rapidité de l'information»
indique Sylvie Debons du service de presse TCS. Plus orginial,
Natel futé a planté à distance de chaque côté des entrées de
tunnels deux webcams dont les images floues sont retransmises
sur leur site internet. A cet égard Natel futé est un peu la risée
des spécialistes. C'est moins pro que le système DAD ou que les
compteurs de l'OFROU, certes. Mais ça dénote quand même
d'une bonne volonté de maîtrise de la situation.
A partir de là, les médias qui vouent un véritable culte aux
histoires de tunnels et de bouchons - la RSR et Le Matin en tête
de peloton - n'ont plus qu'à faire leurs achats sur ce nouveau
marché de l'inforoute. Ils déploieront ensuite les données
récoltées via des supports tout aussi perfectionnés et inventifs.
Le Matin «achète» chez Natel futé, complète le panier avec les
informations provenant des communiqués de la Police vaudoise,
et mise principalement sur l'inforoute via sms. La RSR quant à
elle «achète» du fait maison grâce à Viasuisse (société filiale de
SRG-SSR Idée Suisse) qui bénéficie des informations du système
DAD et des compteurs de l'OFROU. Au niveau des supports, elle
multiplie l'offre: par téléphone et par RDS (l'inforoute défile sur
les autoradios dotés du système RDS) . Dans la foulée, portée
par ce vent de l'obsession inforoutière, la RSR avait également
prévu le service par sms. Mais c'était avant que le souffle
retombe. Avant que les tunnels de Glion aient réussi à saouler la
Suisse Romande tout entière.
«On se pose effectivement quelques interrogations aujourd'hui»
avoue Pierre Luyet, rédacteur en chef de l'info à la RSR, au sujet
de la mise en place d'un service inforoute par sms. Service qui,
rappelons-le, s'additionnerait aux trois spots par heures sur les
ondes, au numéro de téléphone mis à disposition et au système
RDS. Pas sûre que cette offre là soit bien nécessaire en effet. Et
de concéder: «Aujourd'hui, on se rend bien compte qu'il y a 1
million de personnes en Suisse Romande qui en a rien a faire des
éventuels bouchons de Glion». Au vu des tracas techniques que
cause la mise en place d'un tel service, du coût financier et de la
grande lassitude du public romand, on vous comprend Monsieur
Luyet.
Les tunnels de Glion auront assouvi les fantasmes les plus fous.
Ceux de ces nouveaux scientifiques de la route et du bouchon
qui ont trouvé en Glion une opportunité unique de déployer un
dispositif d'étude routière démentiel. Ceux de quelques
automobilistes qu'on suspectera d'avoir inconsciemment rêvé de
bouleversements du quotidien. Et ceux des médias bien sur, qui
ont cru pouvoir tenir en haleine toute la Suisse Romande, le
printemps et l'été durant, avec des récits sans cesse renouvelés
de scléroses automobiles et de panne en tout genre. Qui ont cru
faire du 15 avril 2004, premier jour de circulation bidirectionnel,
un 11 septembre romand.