Article du journal Saturne No.5 - 30 avril 2004

 

L'ENQUÊTE

«Je suis psychologue pour chiens»

Grégory Hays a eu du flair, il a trouvé une niche professionnelle
promise à un grand avenir: psychologue canin. A quoi ressemble la
séance de psychothérapie de Médor? Le psy a accepté Saturne dans
ses consultations.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Dans un jardin public de Genève, un étrange équipage. Devant
marchent le psychologue et sa patiente. Au bout d'une laisse. Elle
c'est une Golden à poil ras mais à gros problèmes. Juste derrière, ses
maîtres trottinent fidèlement au rythme de leur chienne, attentifs au
moindre signe de pathologie. Dans le groupe, seul l'animal à quatre
pattes a l'air détendu. Il progresse truffe au vent sans avoir l'air
embarrassé ni par son ça, ni par son surmoi. En revanche, tous les
autres qui avancent sur leurs pattes arrières ont les yeux rivés vers
l'animal, l'air tendu. Ils vivent leurs premières minutes de
psychothérapie canine. Ces deux beaux-frères adorables, veufs, se
partagent une chienne - «plus pratique au moment des vacances». Ils
ont décidé de miser le tout pour le toutou, offrir à leur bête à poils une
dizaine de séances chez le psy «pour la retrouver», «l'aimer à
nouveau comme nous l'avons fait depuis 9 ans, 8 ans et demi pour
être exact». La fracture infâme, imprévisible s'est produite lorsque
l'objet de leur amour est brutalement devenue coprophage (en terme
laïque s'est mise à manger ses crottes) au point de dégoûter ses deux
co-propriétaires et de mettre à mal leur affection. «Peu à peu, j'ai
senti la distance s'installer. Vous savez, ces choses-là c'est difficile à
décrire.»
L'analyse du psy, posée après une longue séance d'écoute des deux
hommes puis une autre d'observation de la chienne est formelle: la
bête est névrosée, elle souffre d'un double discours. Tout poilus qu'ils
soient, «les chiens souffrent comme nous d'angoisses» affirme
Grégory Hays. Freud voyait en la femme un continent noir, il y aurait
donc un continent à poil ras ou long, c'est selon. Dans le cas précis,
l'un des beaux-frères est permissif, l'autre est sévère, durant la
promenade ce jour-là, tous deux n'arrêtent d'ailleurs pas de se
houspiller - «arrête de la tirer, oui mais toi arrête de la laisser dormir
sur ton lit, tu vois bien ce que dit le docteur» - et le comble dans une
vie de chienne, la bête vit entre Annemasse et Genève - «elle est
écartelée entre deux univers culturels». Pour le maître suisse c'est
clair: «Du point de vue de l'autorité, les Français ne sont pas tout à
fait comme nous.» Résultat, l'animal est devenu la cheffe des deux
beaux-frères: «Cette chienne, bon Dieu, elle a pris le meilleur de
chacun de nous. Mon beauf est plus lâche, moins dur, je me suis
adapté à lui, j'aurais pas dû.» C'est elle qui dicte entre autres l'heure
des sorties «et qui bientôt choisira les programmes TV», menace le
psy.
Pour la soigner, il va falloir lui faire oublier les deux types de
communication qui la déboussolent. La mettre en quarantaine: plus
personne n'a eu le droit de lui parler durant une semaine. «C'est une
thérapie manipulatoire.» Et enfin, ce jour-là dans le jardin publique,
réapprendre à ne faire plus qu'un, à donner les mêmes ordres, à
manier la laisse à l'unisson. Le psy donne l'exemple, il alterne coups
de laisse et caresses sur flanc de la bête. «Là vous assistez à une
thérapie corporelle, le plus efficace pour déconstruire une mauvaise
éducation.» Le plus tendre des deux maîtres frémit à chaque coup
comme si c'était sur son corps que l'on tirait. Mais le résultat est là, la
chienne file droit. Pendant que le psy devise avec les maîtres du
travail sur l'inconscient, la chienne bâille: «Ne vous y trompez pas, ce
n'est pas de l'ennui, c'est le signe qu'elle est entrain de résoudre des
contradictions internes.»
Névrose tyrannique, ce n'est pas le pire des maux dont peut souffrir le
chien. De retour dans sa camionnette, Grégory Hays dresse le plus
sérieusement du monde le tableau freudo-canin des pathologies qu'il
soigne dans tout le canton – une bonne centaine de chiens sont
constamment en thérapie chez lui. Il déplorait l'esprit borné du monde
des dresseurs - «Limiter les rapports à: "Assis, debout, couché", c'est
mépriser la vie émotionnelle du chien. Aux Etats-Unis on lui reconnaît
un vrai profil psychologique. Alors qu'en Europe on ne sait plus qui il
est.» Franco-suisse de 33 ans, il est d'abord devenu maître-chien
avant d'étudier la psychologie empirique. C'est ensuite que l'idée lui
est venue: créer sa boîte de psychologue et de formateurcomportementaliste.
Après le premier mouvement de scepticisme, il
faut admettre que son postulat est troublant: Hays n'est pas un
charlatan, simplement il soigne davantage les gens que les chiens. S'il
en était un, il serait «un bon bâtard, bien rustique». Loin de l'image de
jeune bellâtre brun aux yeux chauds qu'il dégage. Un chien pas chien,
qui ne demande qu'à vivre sans se poser de question, bien dans son
pull en laine, mais qui a sa singularité: son métier. «Sa seule
excentricité», assure-t-il.
Il poursuit la route en dressant la liste des maux, commençant par
l'angoisse de substitution: un chien arrive dans une famille après un
clébard qui était aimé, adulé peut-être et peine à faire sa place. Les
photos de l'Autre sont partout, le nouveau est sans cesse comparé et
forcément en mal, il est déstabilisé: «Qui ne le serait pas?» Et puis, le
chien-enfant, comme on dirait une femme-enfant: il arrive le plus
souvent chez un couple de retraités qui refuse de laisser grandir son
chien-chien, qui le bêtifie, pour finir par l'atrophier comme on le ferait
d'un bonsaï. Il mentionne encore le chien de la dernière chance qui
arrive chez un couple qui veut encore croire à son avenir, le chien du
deuil que l'on transforme en éponge affective.
En conséquence, ces bêtes à problèmes vont développer toutes
sortes de déviances, de la coprophagie à la dominance, de
l'aboiement qui vous fâchera à vie avec votre entourage à l'attaque
brutale de la petite voisine. Fondamentalement le chien d'aujourd'hui
souffre surtout d'un problème qui en rappelle un autre: le manque
d'autorité des maîtres sur leur chien versus des parents face à leurs
enfants. «De manière générale, il y de plus en plus de chiens
dominants, les gens se laissent faire et parfois on ne sait plus qui est
le chien», commente-t-il dans alors que l'on roule en trombe pour le
second rendez-vous de la tournée, une villa cossue de Cologny. Profil:
chien-transfert. La séance est un entretien avec les maîtres que le psy
a déjà vu une bonne dizaine de fois. «Mais gardez Bobby dans la
pièce, c'est bon pour lui qu'il entende.» Le jeune turbulent vient se
vautrer sur le canapé de cuir vert précieux. Et c'est la crise générale
ou comment montrer à Monsieur le psy que l'on maîtrise Médor.
Madame crie, Monsieur hurle un ton au dessus. Démonstration du
malaise en direct.
Bobby est arrivé dans le couple de retraités après Pépette qui
réagissait au doigt et à l'oeil aux ordres de son maître. Le nouveau est
plus turbulent, mais surtout le maître a vieilli ce qu'il peine à
admettre. Cette séance devrait l'aider à l'accepter. Il a pris sa retraite
après avoir occupé un poste à hautes responsabilités - («Je voyageais
aux quatre coins du monde et mon chien savait qui était le papa») -
visiblement les employés aussi, comme sa femme. L'homme
n'accepte pas que son épouse réussisse à se faire obéir du petit
nouveau - «A un moment, il m'a dit, c'est Bobby ou moi. Franchement
j'étais désemparée, parce que même si j'adore mon mari ...j'aurais
bien gardé Bobby, pauvre gamin. Faut quand même comprendre que
ce psy a réglé notre problème de couple fraîchement retraité, c'est
pas tout facile d'avoir son mari brutalement toujours à la maison.» Les
deux sortent les albums de famille, Pépette dans le jardin, Pépette qui
court, Pépette à la laisse, Pépette et son nonosse. «Quand il est mort,
ma femme a porté le deuil deux jours, pas sûr qu'elle en fasse autant
quand ce sera mon tour.» Au fil de la conversation, sans en avoir l'air,
Hays les fait accoucher de leurs doutes, de leurs questionnements
existentiels, de leurs vertiges. Plus confident que psy canin. On
échange encore quelques considérations sur les beautés de Pépette -
«Faites attention à ne pas trop en parler devant Bobby, il a l'air solide
comme ça, mais il est probable que ça le destabilise...» Sur le pas de
porte le maître lâche: «Bobby c'est mon reflet, je n'ai plus la même
énergie, il en profite, c'est normal.» Jappement de joie du psy, on file
à l'autre bout du canton.
Là, un Labrador Golden souffre d'un couple en déliquescence.
D'ailleurs la femme, si elle a forcé mari et chien à voir un psy, rate
systématiquement les séances, «alors que les voir en couple ferait du
bien à leur chien. Il faudrait arriver à les réunir les deux sur la même
optique sinon, la femme prend un malin plaisir à dire que le chien
n'évolue pas et l'homme ne trouve aucun défaut à son compagnon.
Du coup, la crise empire». Ce qu'elle exige du psy: que jamais le chien
n'attaque les petits-enfants qui viennent au jardin. «Le chien sent qu'il
est l'objet de tensions, il sait que le maître le sort pas pour lui faire
plaisir à lui mais pour éviter les engueulades. Et ça, c'est lourd à
porter, mettez-vous à sa place.»
Désormais, Grégory Hays a décidé d'enseigner l'empathie. En mars
paraissait la première petite annonce pour recruter et former de
futurs psychologues canins, les réponses sont aussitôt arrivées en
masse: 260, honorable si l'on sait que devenir psy pour bête à poils
coûte 4800 francs. Grégory Hays a été plus sélectif que pour l'entrée
d'un master en business administration (MBA) à Harvard, il n'a retenu
que 12 candidats «pour ne pas saturer le marché». Et puis, il les
voulait «vierges de tout». Vides de toute mauvaise éducation, «tout
sauf des pros du chien qui arrivent en conquérants». Depuis quelques
semaines, qu'apprennent les douze prophètes? De l'éthologie, de la
physiologie, de la psychologie, de la diététique, des soins, de la
législation.
Mais si son entreprise permet de payer bien plus que les
croquettes de sa chienne, c'est surtout grâce à sa clientèle de jour,
ses patients canins. A qui il propose un «forfait-réussite» dont on
n'obtiendra pas le prix global mais néanmoins quelques sérieux
indices: les thérapies classiques durent entre 12 et 14 séances à
raison de 200 francs l'heure. «Amorti sur 10 ans, ce n'est pas cher.»
Si l'on est parfois tenté de penser qu'en tout homme sommeille un
chien, il est certain qu'aujourd'hui ils sont très nombreux ceux qui
pensent qu'en tout chien sommeille un homme pour qui rien n'est trop
beau: égards, soins et grosses factures. La Suisse a d'ailleurs modifié
le statut juridique de l'animal dans ce sens et ceci sous l'impulsion du
très réputé parlementaire Dick Marty, ancien procureur du Tessin.
Depuis 2002, la loi tient compte de la valeur affective de l'animal,
l'indemnité en cas de blessure ou d'assassinat sera évaluée en
fonction (un aveugle pourrait demander davantage). Le droit du
divorce est lui aussi touché: en cas de séparation du couple par
exemple, le juge pourra attribuer la propriété de l'animal à la
personne qui offre les meilleurs soins.
Encouragés par un marketing à grande écuelle, les Suisses
dépensent chaque année environ 765 millions de francs rien que pour
nourrir les chiens et les chats. L'amateur de bonne chère Jean-Pierre
Coffe n'a pas encore mis sa langue dans cette sorte de pâtée, mais
l'industrie alimentaire garantit des vaches pas folles et une
alimentation peut-être encore plus équilibrée que pour les humains.
La psychologie s'inscrit dans ce fol amour.
Au fil des consultations, Hays apparaît clairement plus comme le
psychiatre des hommes que de leur animal. Obligé souvent de
recadrer la conversation sur les problèmes de la bête à quatre pattes
plutôt que sur ceux de son maître ou de sa maîtresse à deux jambes.
Confesseur des temps modernes, éponge des solitudes, homme de
compagnie de femmes esseulées dans des villas de quartiers huppés,
essuyeur de larmes de vieillards abandonnés, papier-buvard de la
détresse d'enfants cabossés par l'existence, il a toutes les fonctions.
Hays débarque en plein divorce, en plein deuil, en plein isolement
bref, en pleine souffrance. Le chien meilleur ami de l'homme? Meilleur
prétexte surtout pour aboyer sans en avoir l'air, un appel au secours.