L'ÉCRIVAIN

Qui plante un chêne récolte des glands

TEXTE: JEAN-JACQUES BUSINO

Roger Beer suspendu de ses fonctions au Conservatoire et Jardin
Botanique.


Des petits, des nains, ils ne sont rien. Je plante des chênes, ils ne sont que
des glands. Genève pue, je la couvre de fleurs comme une vieille
chanteuse en fin de gloire, qui sent sa fin, proche, et pour qui les fleurs
sont la dernière marque d’affection.
Mon devoir était de fleurir Genève et je l’ai fait comme un amant
empressé, fougueux et amoureux. Pas une réunion, pas une manifestation,
pas un concert sans des bouquets, de la couleur et des senteurs partout.
Au Victoria Hall, des fragrances de muguet et de chèvrefeuille en lieu et
place des odeurs de transpiration. Chez les amis qui les ont reçues, mes
filles se montrent, elles sentent, elles embellissent les réunions du Parti
radical ou des Vieux Grenadiers plutôt que de s’éteindre sans gloire dans
les serres de la ville, cachées et anonymes. Les politiciens sont toujours
meilleurs avec un chat sur les genoux, le nez dans un massif de fleurs. Je
voulais des couleurs partout, des glaïeuls et des pétunias, des bouquets
par milliers et pas seulement au bout du pont du Mont-Blanc pour donner
l’heure à des touristes tristes qui emporteront une image de Genève
d’avant-hier.
Mais, en dessous, il y a les mesquins, ceux qui ne font que compter les
bouquets et qui savent que 1407 créations ont fait carrière et ont embelli
la ville plutôt que de mourir dans l’indifférence générale des contribuables.
Et ça les fait couiner.
Alors, lorsque l’on me demandait des fleurs, je fournissais. Dans mes rêves
les plus fous, je voyais toutes les femmes de cette ville couvertes de fleurs
365 jours par an. Mais les nains se rebiffent, s’expriment et portent le
verbe haut. Comme ils ne comprennent rien à la nécessité de mettre des
couleurs et des odeurs partout, ils me parlent de chênes achetés 188'000
francs alors qu’eux auraient planté des glands pour 50'000. Je les voulais
drus, grands, forts, déjà porteurs de l’image de l’avenir, de demain. Du
haut de leurs trois mètres, ils font immédiatement un peu d’ombre à mes
fleurs et le contribuable, reconnaissant, voit l’utilité de ses impôts. Les
femmes de Genève se protègent du soleil, à l’ombre d’un arbre, symbole
de force et de grandeur. Les grognons des finances auraient mis des
glands, invisibles, petits, seuls dans le pré, pour que les générations à
venir ne croient en rien et surtout pas en leurs futurs. Moi je voulais un
arbre, adulte, dur, solide et majestueux, comme ma croyance dans
l’avenir de ma ville, sans quoi j’aurais mis des peupliers, car il plie à la
première brise.


Il n’y a pas eu d’appel d’offre, la belle affaire. N’importe qui peut proposer
des arbres en graine, mais, seul un pépiniériste avait des arbres debout.
Preuve de sa croyance en des lendemains qui chantent, son courage
devait être payé le juste prix, quitte à utiliser l’argent de demain.
Mis sur le banc de touche, je les regarderai mettre du lierre en plastique le
long des scènes pour écouter, sans états d'âme, mourir les derniers
accords d’une symphonie de Mahler joué par un orchestre qui n’a comme
qualité plus que le registre des cordes crée par Ansermet.