| HISTOIRES DE L'ART Quentin et le blé fauché Peut-on encore aimer la politique quand la seule occupation d'un TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER |
| Il est des pudeurs que le canton de Vaud n'a plus. De Johannesburg à Helsinki, nul ne peut ignorer en effet la dette pharaonique qui l'accable. Chaque année, son gouvernement prend acte de sa progression constante et l'exhibe à l'envi pour expliquer l'absence de grands projets de société, pour annoncer de nouvelles coupes budgétaires ou encore pour menacer le bon peuple s'il lui prenait en votations l'envie d'alléger ses impôts. C'est devenu une ritournelle obsédante et désuète, un juke-box réglé sur une seule chansonnette: 8 milliards de dettes, émoi, émoi, émoi… Quelle accablante morosité! Et quelle uniformité politique! Car les cinq partis gouvernementaux, goûtant au même brouet, déclinent le même refrain: il n'y aura pas de nouveaux super radars sur les routes, faute d'argent; il n'y aura plus d'assistants de langues étrangères dans les gymnases, faute d'oseille; et pas d'améliorations des structures d'accueil pour les adultes handicapés, faute de blé. Qu'est-ce donc que la politique en terre vaudoise? Une succursale de "Combien ça coûte"? Une pédale de frein à l'endettement? Un garrot pour juguler la dépense? Une peinture sans perspective? Un rêve de comptable, les yeux rivés sur un festin de gros sous? Il y a près de 500 ans, le peintre flamand Quentin Metsys s'alarmait déjà contre cette obsession de l'argent et contre les corps de métiers qui le servent comme un esclave obéit à son maître. Dans un petit tableau datant de 1514, aujourd'hui propriété du Louvre, on aperçoit un prêteur qui pèse attentivement des pièces d'or, l'oeil rivé sur le fléau de la balance. Tout autour de lui, les poids, les bijoux, les pièces et les bagues évoquent l'univers des richesses matérielles. A ses côtés, sa femme, envoûtée par l'opération, délaisse la lecture d'un livre d'Heures, ignorant sur une pleine page l'enluminure d'une Vierge à l'Enfant. L'incitation morale est évidente: ne vous détournez pas des vraies valeurs spirituelles; préférez la pureté du cristal en arrière-plan à la luxure des perles au premier plan; suivez la croix du Christ symbolisée par le chambranle de la fenêtre que le miroir convexe posé sur la table reflète ingénieusement; enfin, ne cédez pas à la tentation des préoccupations éphémères et futiles, comme Adam et Eve cédèrent à la tentation de la pomme, un fruit que l'on aperçoit dans la toile, désormais relégué sur l'étagère du fond. Car n'oubliez pas que vos instruments de mesure serviront à soupeser vos âmes le jour du Jugement dernier. Une autre lecture du tableau oppose radicalement le couple. Le prêteur à la peau mate, vêtu de gris et de noir, se penche vers sa femme au visage pâle, habillée de rouge et de blanc. Il sollicite son avis sur l'équilibre des plateaux. Celle-ci, délaissant à regret son livre dont elle tourne précautionneusement une page, plonge un regard consterné sur les comptes d'apothicaire de son homme. Il est permis de porter le même regard sur la monomanie de la dette qui accable le gouvernement vaudois. |