LA UNE

La papamobile: dernier secret du Vatican

Je suis la plus célèbre des voitures, et pourtant je suis un vrai
mystère. Protectrice en chef du Saint-Père, je suis la garante de
Ses déplacements, l'indispensable de Ses bains de foule, l'écrin
de Ses saluts.

TEXTE: FLORENCE PERRET ET BÉATRICE SCHAAD

 En route pour la Suisse. Dans le noir. Suis-je dans un avion?
Dans un camion? Je ne saurais vous dire. Moi, papamobile Xe du
nom, ML 430, je suis un pur secret. Un secret d'Etat,
contrairement à toutes ces autos – elles ne m'arrivent pas à mijantes
– offertes par les marchands du Temple pour gagner les
grâces de Sa Sainteté. Depuis toujours, depuis ce 13 mai 1981
en réalité, mes moyens de locomotion, mes transferts, mes
horaires sont soigneusement préservés jusqu'au dernier instant.
La faute aux tirs d'Ali Agça et à ces vitres qui ne Le protégeaient
encore pas. Et à ce choix: l'immaculée Fiat Campagnola à ciel
ouvert, reçue 13 mois plus tôt, Sa préférée d'alors et d'encore
(qu'ils disent!), plutôt que la BMW 733i noir vernie, toit en dur et
toutes options, offerte peu avant les funestes événements. J'ai
juste compris, au vu des soins et de l'agitation autour de moi,
qu'on m'emmenait, moi ML 430, hors de ce garage où tout est
luxe, calme et piété. Voir du pays. 930 kilomètres plus au nord,
«in Svizzera». Pas à Moutier, où une entreprise nous a déjà
dotées il y a quelques années de vitres blindées. Mais dans une
prairie protégée par des centaines de mètres cubes de sable que
des dizaines de milliers de fidèles fouleront. Un peu comme à
Rimini.
Mon arrivée au Vatican – en grande pompe évidemment –
date d'il y a tout juste deux ans et n'aurait pu se faire sans la
générosité répétée depuis septante ans de mon géniteur. Le
meilleur. Le plus fervent donateur. Mercedes. Depuis, si certaines
de mes semblables offertes au pape à l'étranger se permettent
de lever des coins de voile, rien n'a filtré sur moi. Cherchez,
cherchez, vous ne trouverez pas. Pas même sur internet, où les
rares bribes me concernant traitent au mieux de ma couleur –
perle – ou de ma ligne – tout terrain. Je suis unique, je suis la
bulle protectrice de Sa Sainteté, je suis un pur secret.
Le plus fou, c'est que les informations à Son propos, même si
livrées au compte-gouttes, sont plus aisées à récolter. Les dates
de Son 103e voyage apostolique en Suisse (5 et 6 juin 2004),
l'heure du vol (9h45), l'avion (Airbus), la compagnie (Alitalia), les
accompagnants (60 journalistes), l'aéroport d'arrivée (Payerne),
Son moyen de locomotion sur Berne (hélicoptère), le lieu
d'arrivée (Belp), l'heure de retour (17h30), le départ de Suisse
(19h). Tout cela est divulgué. Mais de moi, pas un mot, pas une
info. Urbi et orbi (ou quasi) d'un côté, motus et bouche cousue
(voire plus) de l'autre.
Je suis un pur secret. Cette obsession sécuritaire à mon
endroit, cette impossibilité à obtenir le moindre détail sur ma
venue vous paraît être une coquetterie? Il n'en est rien. En
Suisse, la police de la capitale, soucieuse j'imagine d'éviter tout
capotage, n'est, à quelques jours de notre venue, «pas
autorisée» à livrer la moindre information sur mon parcours et
mes déplacements: «raisons de sécurité». Quant au Vatican,
alors que nos capotes font toujours l'objet d'âpres discussions, on
préfère jouer les ingénus: «Sont-ce là vraiment des questions
fondamentales?» Vous l'aurez compris, tout déballage me
concernant, moi ML 430, est tabou. «C'est un des mystères, Ils
ne répondent jamais», renchérit Guglielmo Evangelista, un de
mes fans qui, gamin, passait ses journées à son balcon à
regarder passer mes rutilantes ancêtres.
A l'époque des carrosses, on m'annonçait, on m'exhibait, on
me jalousait, je brillais partout où je passais. Fascinés par ma
prestance, les nobles se sont approprié mes courbes au plus
grand dam de la famille et de Pie IV qui craignaient en ce milieu
du XVIe siècle que le peuple, les fidèles et les autres, forcément
aveuglés par notre beauté, puissent confondre les
ecclésiastiques vêtus de pourpre avec les nobles dames que nos
clones transportaient. Il faudra attendre 1585 et Sixte V,
réorganisateur de l’administration pontificale, pour que l'usage
des bien nées soit enfin réglementé. Et nos secrets mieux
gardés.
Quand même! Depuis lors, tout est rentré dans l'ordre, notre
distinction d'avec les véhicules du tout-venant s'est faite enfin
claire. La première apparition au Vatican de de mes lointaines
aïeules a eu lieu en 1909, sous Pie X, un fils de postier vénitien
qui détestait tout ce qui roulait. C'est Itala 20/30 et ses 4
cylindres qui a ouvert les feux. C'est une image: la pauvresse
n'a, dit-on, pas effectué une seule sortie. Pis: elle n'a jamais été
approchée par Sa Sainteté. En 1922, Pie XI, sportif accompli que
nous soupçonnons dans la famille d'être un amateur averti
(n'est-Il pas né près de Monza, circuit dont la construction débute
précisément cette année-là?) recevait déjà mieux: Bianchi 15, et
quatre ans plus tard, toujours grâce à la générosité de la firme,
Bianchi 20. Son accueil fut enfin remarqué comme il se doit et
une cérémonie fut organisée en septembre pour son entrée
officielle au Vatican.
Car ce que vous ignorez est que notre incursion dans l'univers
des papes, même à moindre vitesse, a bouleversé le protocole.
Qui nous aime (chacun donc) comprendra la portée symbolique
sans précédent de notre arrivée. Avant nous, Ses sorties se
faisaient en procession: la grande tradition de la Cavalcata.
Derrière la simplissime chaise à porteurs, c'est toute la hiérarchie
vaticane à qui il était donné de s'afficher (à cheval notamment).
Malgré cette position guère avantageuse, certains semblaient
fiers de cette reconnaissance. Or, lorsque nous sommes
apparues, c'est toute la procession que nous avons balayé.
Et ce ne sont pas les firmes de l'industrie automobile que cela
a gêné. Rivalisant d'ingéniosité, elles se sont disputé depuis lors
les faveurs du Saint-Père. A commencer par Mercedes et Fiat,
dont la concurrence a eu l'âpreté des combats entre Caïn et
Abel. Non que l'impact sur les ventes soit important (il est «quasi
nul»), mais parce que les entreprises gagnent, grâce à ces dons,
«une dimension historique», relève Laura Tagliaferi, historienne
de Daimler, pour Mercedes. «Nous sommes devenus la marque
des personnages importants. Aujourd'hui, un Emir arabe
préférera toujours acquérir une voiture dans laquelle roule un
pape que celle du simple pékin!»
C'est Fiat qui a marqué le premier point. Un an avant nous!
En 1929, la firme convainc Pie XI de rouler pour elle et lui offre, le
21 avril, Fiat 525 N. Un événement terriblement ridicule.
Conduite de la via Calabria au Vatican par Felice Nazzaro, un as
du volant devenu pilote d'essai et présentée, capot levé, dans la
cour de San Damaso, la mignonnette se dévoila à notre Saint-
Père. Alors que Felice Nazzaro, tout émotionné, s'apprêtait à
expliquer les particularités techniques de cette berline, il fut
incapable de prononcer un mot. C'est le sénateur Giovanni
Agnelli qui prit le relais. Depuis, Fiat a mis la pédale douce. Dix
jours plus tard, la hautaine Isotta Fraschini 8A à la carrosserie
rouge amarante, don de l'Automobile Club de Milan, fait son
entrée au Vatican.
Le 9 novembre 1929: Graham-Paige 837 vient agrandir, non
sans prétention, la famille. De couleur amarante, cette très en
arrière petite-cousine est dotée d'un intérieur en soie de havane
brun et argent, de parties de métal en or. Si Pie XI fut nul doute
touché du gentil don des frères Graham, c'est surtout Son
successeur, Pie XII, qui tombera sous son charme. Pour Ses
déplacements hors de la Cité et lors de Ses promenades dans les
jardins du Vatican, Pie XII restera fidèle à GP 837 jusqu'à Sa
mort.
Offrande après offrande, «un signe de déférence», dit
sobrement Laura Tagliaferi, les firmes de l'industrie ont fini par
constituer au Vatican un parc d'une richesse exceptionnelle. «Ce
sont toutes des pièces uniques, commente Monsignore Pietro
Amato, responsable du Musée automobile du Vatican qui a
présenté en son temps l'exposition "Le auto dei Papi". Elles ont
toutes été pensées et construites pour le pape et leur prix est
impossible à calculer, autant dire qu'elles n'en ont pas.»
On se pince. En attendant, même si d'aucuns y verront un
excès de signe extérieur de grandeur, notre parc, sous Pie XI,
n'est encore pas au complet. La pièce la plus excessive, Citroën
C6 E, rebaptisée «Lictoria sex» dès l'instant où «aucun doute
n'était permis sur l'italiénité du produit», nous rejoint le 9 juin
1930. Chromes saupoudrés de 30 kilos d'or fin, pupitre de
commande à l'arrière, trône protocolaire, porte-bréviaire,
colombe incrustée dans la marqueterie du plafond, la sobriété
n'était pas son fort. Amusé – qui sait? – par l'idée de faire un tour
dans les jardins avec Son secrétaire particulier, Pie XI ne l'aurait
jamais plus touchée depuis. Septante-quatre ans plus tard et
après une longue restauration de 1992 à 1996 – elles vieillissent
mal –, Lictoria Sex n'affiche que… 156 km au compteur. Ce n'est
pas qu'on la croise souvent: elle, elle est au Musée des voitures
papales du Vatican. Là où, ai-je cru comprendre, mon esthétique
ne trouvera jamais grâce. Allez savoir pourquoi.
«Un chef-d'oeuvre! Une vraie merveille de la technologie
moderne!» Pie XI n'en revient pas. Nous sommes le 17 novembre
1930 et le pape fait face à Nürburg 460 la magnifique, arrivée
par chemin de fer de notre usine allemande. La première voiture
de ma lignée directe, celles que Mercedes-Benz va désormais
fournir au Vatican, parce que c'est «une joie pour nous de
pouvoir accompagner le Saint-Père dans Ses voyages», dira des
années plus tard W. D. Schrempp, président de DaimlerChrysler
Italia. Parce que «la fiabilité technique des modèles et leurs
lignes modernes mais pas trop prétentieuses» séduisent toujours
le Vatican. Mercedes 290, offerte le 28 mai 1938, en est une
nouvelle preuve même si Pie XI, qui mourra quelques mois plus
tard, n'aura jamais l'occasion de découvrir ses astuces qui Lui
auraient permis d'entrer et de sortir Mercedes 290 sans même
se courber.
Pie XII, fils d'avocat, élu le 2 mars 1939, était trop épris de
Graham-Paige 837 («Velocita, velocita!», réclamait-Il à son
chauffeur) pour s'intéresser vraiment à Chrysler Imperial et
Cadillac 49, les deux nouvelles. Surtout qu'à cette époque,
Graham-Paige 837 était la seule à être entretenue dans
l'éventualité d'une urgence. Ce n'est pas avec elle que Pie XII se
rend, le 19 juillet 1943, dans le quartier de San Lorenzo sinistré
par les bombes mais avec la plus petite d'entre nous. Mal Lui en
a pris. Celle dont, par respect, je tairai le nom, tombe en panne.
«Comme vous, comme moi. Même le pape vit les pépins du
peuple.» Au lendemain de cet événement, tout Rome bruit. Et
dans les couloirs secrets du Vatican, on se demande même si la
péripétie n'a pas trop rapproché le pape du bas peuple.
Livrée par le président de la firme, Fiat 2100 tenta une
nouvelle percée le 11 mars 1959. Bien que bénie par Jean XXIII,
ce n'est pas elle mais Mercedes 300D, offerte en décembre
1960, qui devient la voiture officielle. Dotée, selon les directives
du Vatican, d'une carrosserie aux portières ornées de Ses
armoiries et d'une capote électrique, Mercedes 300D est, avec
ses 5,64 mètres, l'une des plus grandes de la famille. Et l'une des
plus utilisées. Elle trône aujourd'hui dans le musée de la marque
à Stuttgart.
Paul VI, premier pape des temps modernes à voyager hors
d'Italie et… en Suisse en 1969, opta naturellement pour
Mercedes 600 Pullmann et Mercedes 250 qu'Il utilisait en
alternance. Et Fiat 2300 est arrivée comme dans un jeu de
quilles: elle ne plut tellement pas au Vatican – la roue tourne –
qu'Il la refusa. A Chicago en 1965, Paul VI se verra encore offrir
Lincoln Continentale noire, dotée d'un trône pontifical, de
poignées et de marchepieds pour les gardes, qui fait la fierté
aujourd'hui d'Olivier Delafon, du Musée automobile des chefs
d'Etat à Sauvigny-le-Bois. Encore la petite dernière de la lignée,
Mercedes 300 SEL, et voici arrivée en 1975 Toyota Land Cruiser,
papamobile me ressemblant vaguement. Paul VI accueillit cette
Japonaise comme une version moderne de la chaise à porteurs
qu'Il avait abolie. «A Le rapprocher des soucis et de la spiritualité
de l'homme contemporain, relève Monsignore Pietro Amato,
l'automobile a participé à donner un visage humain plus que
divin au pape.»
Et puis Il arriva. Le 16 octobre 1978. 263e Souverain Pontife,
Jean-Paul II allait devenir le plus proche de nous tous. Rien, si ce
n'est un grand-père travaillant dans le revêtement pour voitures,
aurait laissé présager cela. Renversé par un véhicule de
l'occupant allemand le 29 février 1944 à Cracovie, accident qui
Le cloua à l'hôpital durant douze jours, Karol Wojtyla aurait pu
garder une dent contre nous. Il n'en a rien été. Pape migrateur
hors pair, mon propriétaire cumule depuis vingt-six ans mes
pairs.
Jugez plutôt: le 13 avril 1980, après un voyage à Turin, Fiat
insiste et Lui fait don de Campagnola, une petite blanche tout
terrain qui éclipsera BMW 733i. N'est-Il pas Celui qui fendra les
foules comme nul autre auparavant? Justement, le 13 mai 1981,
à 17h19, une main qui tient un Browning calibre 9 s'élève audessus
de la foule, 4 coups sont tirés. Le pape est grièvement
blessé. Ali Agça, 23 ans, est emprisonné. Malgré sa non-fiabilité,
Fiat Campagnola reste Sa préférée. «Parce qu'Il a le sentiment
que la Vierge Marie l'a protégé de la mort ce jour-là», raconte
Marcello Gallina, médecin fou de papamobile, l'un des rares
spécialistes au monde. Depuis lors, Fiat Campagnola a été
reléguée au Musée et même si le Vatican s'en défend, mes pairs
seront désormais sécurisés. Et ce n'est pas aux Verres industriels
de Moutier que l'on dira le contraire. En 1999, l'entreprise a bel
et bien «fourni les vitrages blindés» pour équiper une
papamobile. Toutes mes cousines étrangères conçues pour lui,
Chevrolet et Renault en Argentine, GM au Canada, une tout
terrain aux Philippines, sont équipées de baies pare-balles.
Encore Mercedes 4X4, Mercedes S500 aux vitres Securit puis
Lancia Diagolos...
... Et je fis mon entrée. Moi, ML 430. De la lignée Mercedes. La
meilleure. D'ailleurs, depuis mon inauguration à Toronto le 18
juin 2002, Il ne me quitte plus. Plus question, même si Fiat
Campagnola est toujours dans Ses rêves, de mettre à cran la
sécurité. Pur secret moi je suis et je resterai. Pour Lui je suis
devenue le plus rassurant des écrins. Chef-d'oeuvre de solidité
pour un être toujours plus fragile. Apte à Le protéger des balles,
mais aussi des regards inquisiteurs et des sarcasmes. Je suis
celle qui Le blinde contre ceux qui prétendent que la fragilité de
Sa voix trahit la faiblesse de Sa pensée. Persiflages! Vilenies!
Morveux! Quand Il est assis sur l'un de mes deux sièges arrière,
à côté de Son secrétaire particulier, Il est davantage à l'abri des
regards que sur la Piazza San Pietro où des milliards de paires
d'yeux scrutent la faiblesse de Son corps. Derrière ma
carrosserie, nul ne voit plus Ses jambes qui L'abandonnent. Pas
même les caméras. Je suis moi, la seule à Le protéger avec
autant d'efficacité.
Alors pour Sa troisième visite en Suisse (trois fois en juin!),
après Sa visite éclair à Genève le 15 juin 1982 (14e voyage),
après Sa venue entre le 12 et le 17 juin 1984 dans les deux
régions linguistiques (22e), la Suisse va pouvoir enfin m'admirer.
Le 5 et 6 juin. Il était temps, car de vils prophètes annoncent
déjà ma mort, à deux ans à peine. «L'Histoire nous montre
qu'après un pape progressiste, il y a toujours eu un pape
conservateur.» Nombreux sont ceux, dans la hiérarchie vaticane
qui estiment que Jean-Paul II a trop voyagé, qu'Il s'est rendu trop
bassement populaire. Les pressions seront fortes pour ramener
Son successeur à plus de papale hauteur. A une plus vaticane
distance. Et moi, ML 430, je serai mise au garage, au secret.
Abandonnée à ses obscurités.