Il est un peu en avance, on lui sert un verre d'eau. Coups d'oeil de
connivence, goguenards: quoi, tu lui donnes de l'eau, à lui? Lui,
qui a la réputation de carburer au solide? Qui, tout président du
Conseil d'Etat genevois qu'il est, préfère l'alcool de coings au
tilleul-menthe? Robert Cramer ne dit rien, il attend son tour. A
dix-huit heures trente, il se lève, passe au micro, annonce un
texte de Guy Debord, tiré de l'ouvrage «Panégyrique» et
commence: «Pourquoi je bois». Patatras!
La stupéfaction est totale, au coeur du marathon poétique de
Saturne, qui verra, pendant vingt-quatre heures, des
personnalités romandes lire des textes choisis. Pour la première
fois, le conseiller d'Etat, dont le canton moque le penchant pour
l'alcool depuis des années, assume. Et lit, très sérieusement, les
phrases autobiographiques de Debord: «Dans le petit nombre des
choses qui m'ont plu et que j'ai su bien faire, ce qu'assurément
j'ai su faire le mieux, c'est boire.» Ajoutant, avec gourmandise,
cette phrase magnifique: «Quoique ayant beaucoup lu, j'ai bu
davantage.» Et de poursuivre le texte, ode baroque aux bières et
autres rhum, punch, akuavit, grappa, coktail, mescal, Bourgogne,
Barolo, Chianti, Rioja, Jumilla, etc.
Aveu, clin d'oeil, tentation politico-suicidaire, instant de déraison?
Comment ce politicien écologiste, surnommé «le vert à pied» a-til
osé aborder le sujet, lui si souvent décrit comme une éponge
sympathique, au phrasé comateux dans des fins de soirées
hésitantes. Quelques jours plus tard, le président du Conseil
d'Etat s'explique: «De journal en revue, le seul trait de caractère
qu'on arrive à me prêter depuis des années, c'est d'être vert et
de boire des verres. Lire ce texte en public m'amusait. Prenez-le
comme de l'autodérision. Je veux être moi-même, ne pas passer
mon temps à calculer.» Il souligne aussi la beauté du livre, offert
par sa fille, et sa passion pour l'oeuvre plus théorique du
situationniste Guy Debord, «auteur de l'un des seuls vrais
travaux sur la société de consommation depuis les années 50».
Où l'on apprend
qu'il n'est pas accratopège
Le tabou est brisé: pour la première fois, un politicien suisse ose
parler de sa relation à l'alcool. Qu'il assure «savoir gérer sa
consommation» n'enlève rien à l'inédit de ses mots: c'est bien le
seul à oser aborder le thème de manière personnelle: «Qu'on
dise de moi qu'il est compliqué de me décoller du bar ne me
blesse pas. Quand on est un personnage public, il faut accepter
d'être caricaturé. Peut-être même que cette caricature-là me
protège d'autres.» Il affirme: «Je préfère mille fois porter l'image
d'un bon vivant, de quelqu'un qui ne crache pas dans son verre,
que d'un indécis, incapable de décider. Accratopège ou grand
ventilateur comme était décrit l'un de mes prédécesseurs au
Conseil d'Etat.»
Devant tant d'ouverture, autant oser la question, celle qu'on ne
pose qu'une fois dans une vie de journaliste: Monsieur le
président du Conseil d'Etat, êtes-vous alcoolique? Il ose rire:
«Vous avez déjà vu un alcoolique qui admette l'être?» Plus
sérieux: «Je pense véritablement que non. Parce que je n'ai pas
besoin d'alcool pour fonctionner, pour faire un discours ou autre
chose. Je ne bois jamais avant midi. Et puis ma consommation
n'est pas régulière, ça ne me pose aucune problème de ne boire
que de l'eau pendant une semaine. Il m'arrive de faire des cures:
depuis le début de l'année, j'ai perdu cinq kilos en me modérant
de ce côté-là.» Comment a-t-il alors acquis cette réputation?
«Dans les soirées politiques ou publiques qui se prolongent.
Lorsqu'il reste 30 personnes sur 500, je suis souvent parmi les
derniers. Je bois de façon démonstrative, en public.»
Pas de dépendance, soit, mais de l'ivresse quand même? «Bien
sûr, j'ai déjà été ivre. Mais je ne bois pas régulièrement.» Il
précise: «Je n'ai d'ailleurs pas le souvenir d'avoir jamais bu seul.
Dans ces cas-là, comme je n'ai pas de permis, je dissuade ceux
qui m'accompagnent de me ramener, ce qui serait crétin, et je
prends un taxi. Je n'aime pas beaucoup les voitures de fonction.»
Où l'on apprend
que les députés ont maigri
Est-ce à dire que c'est l'exercice politique qui mène à l'alcool?
L'ingratitude du métier, ses longueurs, ses soirées interminables,
la difficulté de convaincre, puis celle de rentrer chez soi. Pour le
Genevois, le phénomène est assez «banal» et ne touche pas
seulement la politique, mais toutes les professions stressantes,
les avocats, les banquiers, qui «carburent souvent aux
psychotropes, anxiogènes»: «Il y a davantage de gens qui sont
sous médicaments que les 300'000 alcooliques dont on parle.» Il
se souvient: «J'ai davantage connu la difficulté de rentrer
autrefois, dans les milieux associatifs. Vous avez de la peine à
concilier l'ensemble. Vous négligez votre vie de famille. Moins
vous êtes à la maison, plus votre absence est source de tensions.
Vous n'avez plus envie de vous y exposer, vous rentrez tard.»
Pas envie pour autant de renforcer les clichés: «Les histoires de
politiciens ivres du matin au soir sont dépassées. Le député
d'aujourd'hui a suivi l'évolution de la société. Il est mince, mange
des snacks à midi et boit de l'eau minérale.»
Où l'on apprend
que boire est tactique
Si Robert Cramer a le courage de parler, il a aussi celui de
l'analyse tactique, sans faux-fuyant. C'est ainsi que le chef du
Département de l'intérieur, agriculture et environnement assure
que partager une bouteille est également stratégique, pour
surmonter sa situation de minoritaire écologiste: «Boire un verre
casse mon image d'extra-terrestre dans certains milieux, permet
de ne pas apparaître comme exagérément doctrinaire. C'est
important pour me faire accepter des gens qui dépendent de
mon dicastère: les agriculteurs, les administrateurs de commune.
Comment voulez-vous que m'abordent les personnes de la
protection civile alors que je n'ai jamais fait un jour d'armée? Ou
les sportifs, moi qui le suis si peu? Tous sont souvent des gens
qui n'imaginent pas vraiment qu'une soirée se prolonge autour
d'une camomille.»
Il ajoute: «Inspirer confiance me simplifie la vie. En politique, pour
mener les choses à bien, il faut le faire dans un climat amical.
Mais cela ne suffirait pas s'il n'y avait pas de projet clair derrière.
Je suis crédible et efficace d'abord à cause de ma vision politique.
J'aurais pu être clergyman et ne boire que des tisanes, cela aurait
été pareil.» Et de citer l'exemple de l'ancien conseiller fédéral,
Jean-Pascal Delamuraz: «Il est très vraisemblable qu'il ait eu un
vrai problème avec l'alcool. Personne ne l'a jugé là-dessus, mais
bien sur son projet politique, sa manière de jeter des ponts entre
la gauche et la droite, de donner une image sociale de
l'économie. De permettre certaines réalisations comme
l'Exposition nationale. C'est le travail du politicien qui est
important, pas son image.»
Fort de cette certitude, le conseiller d'Etat ne craint pas les effets
de la vague hygiéniste sur sa popularité: «Cette mode a ceci de
bon qu'elle dénonce l'asservissement à tout produit et rejoint
ainsi l'une des choses à laquelle je suis le plus attaché: la liberté.
Il faut ambitionner de ne dépendre d'aucune substance, de n'être
asservi à aucun produit. Je suis très content de m'être débarrassé
de la cigarette il y a quelques années.» Attaché au projet «zéro
mort sur les routes», il comprend que les cas de politiciens pris
en état d'ivresse au volant soient dénoncés: «On ne peut pas
faire des lois sur la sécurité routière, développer les
établissements hospitaliers pour faire gagner quelques minutes
d'existence aux gens, et prendre le volant après avoir bu. C'est
incompréhensible.»
Pour autant, le Genevois récuse l'hygiénisme «totalitaire»:
«Attention à ne pas bannir le plaisir, celui de boire, de fumer un
cigare, ou celui des sens.» Il se dit convaincu que le suivi des
préceptes pour «dompter totalement son corps» fait vire «moins
longtemps» que si l'on reste «attentif aux plaisirs».
Où l'on apprend
qu'il aime le thé
L'entretien touche à sa fin. Robert Cramer assure que l'un de ses
autres plaisirs est le thé, dont il a toujours cinq ou six arômes
sous la main. Provocation ou décontraction, il reste campé au
fond de son siège. Etonnant personnage, il aura parlé de ce que
ses collègues n'évoquent jamais, répondu à toutes les questions
personnelles, mais en gardant une distance, une part de
mystère. Il défie toutes les définitions, toutes les étiquettes, se
situe entre deux eaux (si l'on ose dire), entre le déballage et le
quant-à-soi.
C'est peut-être quand il revient au texte de Guy Debord qu'il
paraît le plus présent, le plus animé, une lueur d'amusement
dans les yeux: «Je n'ai jamais bu comme ce type boit. Imaginez
qu'après des soirées incroyables, il recommence au petit matin
avec la bière, puis les alcools forts. Homérique!» Vient peut-être
la révélation finale, le véritable aveu: «Moi, je suis plus banal. A
un moment donné, je m'arrête et je vais me coucher.» |