LA UNE

«Mon frère est à Guantanamo»

Aymane vit depuis deux ans dans l'attente de Nizar. Son frère est
enfermé à Guantanamo avec tous ceux que les Etats-Unis
soupçonnent de terrorisme. Comment un jeune d'une banlieue
proche de Genève peut en arriver là? Portrait de famille.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

 Il est 17 heures ce 3 janvier 2002 quand Aymane Sassi (23 ans) qui
revient du fast-food où il travaille, vit «le choc de ma vie, te jure».
Celui qui va forger son identité au plus intime de lui-même. Son
regard tombe sur une manchette d'un grand journal lyonnais: il
découvre sidéré que Nizar, son frère aimé, admiré, de deux ans son
aîné, est prisonnier à Guantanamo. «On l'attendait à son retour des
vacances d'été et on a crevé d'angoisse jusqu'en janvier. Mon frère
était dans ces cages pourraves, même pas bonnes pour des
animaux, fringué avec la combinaison orange. Ceux qui filent des
infos aux Américains sont habillés en blanc et ont droit à un
traitement privilégié.»
Son frère à lui n'est «pas un collabo», certes, mais il est soupçonné
de terrorisme. Et dans la banlieue de Vénissieux, ce n'est guère
mieux connoté. Les terroristes ne sont pas des héros. Ils tuent des
gosses et des innocents. Aymane aussi les condamne. Et pour
cause. Porter sur ses épaules ce simple soupçon d'être le frère d'un
terroriste, dans une banlieue où le racisme est ordinaire, est
terriblement lourd. «Si on les relâche et qu'ils reviennent à
Vénissieux, ça fera deux extrémistes en plus», lâche ce passant.
Même s'il n'est que le frère de... et même si l'accusation se révèle
finalement infondée, la tache est là, comme si Aymane l'avait sur le
front. Le rencontrer aujourd'hui permet de comprendre comment
un banal jeune d'une banlieue proche de Genève peut se retrouver
enfermé à Guantanamo, accusé de menacer la sécurité des Etats-
Unis. Rien de moins.
Grand, noireau, des lunettes à fine monture, la voix chaleureuse,
Aymane, qui en cette fin de mois de mai est toujours dans l'attente
de son frère, se raconte. Pour l'entretien, il a choisi le MacDo pas
très loin de sa tour des Minguettes: «T'as pas peur dans notre
banlieue? Tu devrais, même les flics osent plus venir», rigole-t-il
jouant les gros bras. Pour y aller, il roule à 180 km/h dans Lyon,
musique à plein volume, fenêtres ouvertes, aux feux rouges
regards réprobateurs de Français pur souche. Il est drôle, bon
vivant - «c'est une S, elle» - rigole-t-il avec ses copains en essayant
de repérer si la fille qui passe porte un string. «Tu vois, c'est le
grand paradoxe du musulman en France, on est plus ou moins
droit.» Puis, aussi rapidement qu'il s'était égayé, il se rembrunit et
revient à son frère. La souffrance après l'euphorie adolescente.
Aymane passe sans cesse d'un registre à l'autre.
Début juillet 2001, Nizar part pour des vacances au-dessus de tout
soupçon. Ses parents ne s'inquiètent de rien, ils partent de leur
côté en Tunisie avec les plus jeunes de leurs sept enfants. Mais à
son aîné, le seul à qui il fait vraiment des confidences, Nizar
annonce qu'il va «de l'autre côté». Soit? Probablement en Arabie
Saoudite. «Mon frère voulait approfondir son arabe littéraire et
mieux connaître le Coran. Il se cherchait une identité arabe qui
l'attirait plus que celle - tunisienne - de nos parents. Il voulait
revenir fin août. D'ailleurs la preuve, il venait de se payer une
voiture, il avait un boulot à la mairie. En plus, il avait une meuf et
voulait se marier. Vous croyez qu'un type comme ça part se battre
pour l'islam?! En plus, cet été, la terre était encore normale, ces
putains d'attentats de New York n'avaient même pas eu lieu. Nizar
c'était quelqu'un qui aimait sortir en boîte, fumer de la beuh. Rien
d'un extrémiste. C'est un jeune de banlieue qui fait les conneries
d'un jeune de banlieue où y a pas de fric, c'est tout.»
En France, il n'a effectivement rien à se reprocher, jusqu'à cet étélà.
Depuis, les Américains affirment qu'il est, au même titre que les
quelque 600 prisonniers de Guantanamo (âgés de 13 à 98 ans),
une menace pour la sécurité des USA. Et la DST, service des
renseignements français, le soupçonne d'avoir été envoyé en
Afghanistan pour être formé dans un camp d'entraînement avec
son pote d'enfance Mourad Benchellali (aussi incarcéré à
Guantanamo). Le grand frère de ce dernier, Menad est embastillé
en France pour ses liens supposé avec «la filière tchétchène». La
DST est convaincue que la famille Benchellali préparait un attentat
chimique en France contre des ambassades russes. Pour son
malheur, Nizar, toujours flanqué de son copain, fréquentait la
mosquée du père Benchellali, rue Lénine, à Vénissieux. Considéré
comme un sage, respecté comme un hadji*, celui-ci y tenait des
discours salafistes**. Il est aujourd'hui également emprisonné en
France.
Quand on évoque ces faits, Aymane a la haine: «Je suis sûr que
tout ça c'est de la foutaise. Il s'est retrouvé au mauvais endroit au
mauvais moment. C'est tout. Même la DST nous l'a dit, c'est un
petit poisson égaré, pas un requin de terroriste. Il a droit à une
vraie justice! Un vrai procès, un vrai tribunal.»
En vingt-neuf mois, la famille de Nizar n'a reçu aucune information
des Américains. Où a-t-il été arrêté? Que faisait-il au moment de
son arrestation? Que lui reproche-t-on? Le trou noir. Nizar est
détenu sans statut, sans motif d'inculpation, sans avoir pu
s'entretenir avec un avocat. Et sans que la famille ait la moindre
idée de la durée de cette incarcération. «T'imagines pour mes
parents!» Et puis il y a ce silence, insupportable. «Tu crois qu'au
Quai d'Orsay quelqu'un aurait pris la peine de nous prévenir? Mon
père a appris la nouvelle par les médias. Il s'est évanoui devant la
télé.» Par la suite, les informations leur sont parvenues
essentiellement du CICR et par la mission du Ministère des affaires
étrangères français mais ne concernaient que l'état de santé de
Nizar «dans un état psychologique délabré». Les quelques rares
personnes relâchées rapportent des actes de torture, «des
traitements cruels et dégradants». Au début, il écrivait beaucoup -
«entre quatre et cinq lettres par mois». Mais les lignes sont
censurées. Il parlait surtout de sa situation - «le seul droit que j'ai,
c'est de n'avoir aucun droit», écrit-il en septembre 2003. Depuis,
Nizar n'a plus rien envoyé.
Et puis, il y a les insultes qui fusent lorsque Aymane essaie d'en
savoir plus: «Alors que je demandais de l'aide au Quai d'Orsay, je
me suis entendu dire que ce n'était pas de la faute de la France si
j'avais un frère Taliban. Comment ils peuvent me parler comme ça.
Je suis Français, j'ai la même origine que le con qui me dit ça. C'est
pour ça aussi qu'ils se foutent d'informer dignement mes parents,
on les soupçonne d'être les géniteurs d'un terroriste et ils sont
traités comme tels. Mais personne ne l'a encore prouvé...»
Autre source d'écoeurement: la discrétion avec laquelle les
autorités françaises persistent à traiter le dossier de ses sept
ressortissants à Guantanamo. Contrairement aux Britanniques qui
ont élevé le problème au plus haut niveau et dont cinq prisonniers
ont déjà été libérés. «Comment tu veux croire dans la diplomatie
après ça? Ils pensent tous que Guantanamo est dégueulasse mais
pas un politique sauf le maire de Vénissieux s'est bougé le tûûût
pour aider Nizar.»
Au cours de ces deux dernières années, Aymane s'est forgé une
autre vision du monde. Hostile. Lui qui, au sein de la famille, mène
le combat pour faire revenir Nizar s'est trouvé au front. «C'est pas
mon père ou ma mère qui pouvaient défendre leur fils. Elle parle à
peine le français même si elle est arrivée en France à 19 ans et
mon père a tellement bossé qu'il est invalide, il sort presque plus
de chez nous», dit-il en pointant deux fenêtres en haut d'un des
HLM. Sa vision de la justice est désastreuse. La politique? Idem.
Mais sa foi en l'islam elle, en revanche, s'est renforcée.
Ironie de l'histoire, les Etats-Unis dans leur lutte contre cette
religion ont dans une même fratrie exacerbé le goût du religieux
chez Aymane à force de vouloir l'étouffer chez Nizar. A brimer l'un,
ils ont exalté l'autre. Bush et son gouvernement ont
paradoxalement réuni, de l'autre côté de l'Atlantique, dans cette
banlieue, loin, bien loin du bureau ovale, toutes les conditions pour
muscler l'islam: «Ils se disent chrétiens et t'as vu la torture?»
Lorsqu'il parle de son islam, le jeune homme si prompt à «reluquer
la meuf», devient rigide. «Je suis religieux à fond. Je veux
m'imposer une discipline plus sévère.» Est-ce un héritage? Son
père est-il très croyant? Pour la seule fois de cette rencontre, lui si
respectueux de ses parents devient jugeant. «Mon père? Il vit la
religion trop mollement. Moi je veux m'approcher de l'islam, il y a
qu'en Arabie Saoudite que tu trouves les vrais sages.» Aymane a
trouvé sa Terre promise. L'endroit où, croit-il peut-être, être le frère
de... ne sera plus un stigmate.
Repus de ses MacDo, il se fait sentencieux. Tu vois, la France est
trop fraîche, trop pleine de tentations, c'est impossible de vivre
pleinement l'islam ici, avec les boîtes, l'alcool, les clopes. Moi, c'est
décidé, je vais faire pareil que Nizar, je vais passer de l'autre côté.»

*musulman qui a effectué le pèlerinage à La Mecque
**courant de l'islam qui prône un retour aux premières valeurs, comme au
temps du Prophète