LA LETTRE D'AMOUR

Joseph, mon coi

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Joseph Deiss, ma guenille, mon perclus, mon muet, comment
te dire je t'aime sans troubler ta quiète présidence? Je le
chuchoterai donc, mais il faut que je le dise. J'aime la
présence, la verve, la stature que tu donnes à mon pays. Et
j'aime surtout cet engagement chez toi qui ne faiblit pas,
jamais: deux fois déjà, mon président, tu as porté le pays au
pinacle des nations.
La première fois, c'était en mars. En hommage aux victimes
des attentats de Madrid, tu décrétas gravement trois minutes
de silence. Ah mon coi! Quelle grandeur, quel courage, quelle
révélation! Après deux mois de ton silence personnel, observé
en hommage à rien ni personne, tu annonçais enfin à qui ces
trois-minutes là étaient spécifiquement consacrées. Enfin… tu
aurais dû l'annoncer. Parce que dans ta silencieuse sagesse, tu
n'as pas prévenu que tu te tairais trois minutes pour quelque
chose. Alors évidemment, nous autres, Helvètes, nous n'y
avons vu que trois minutes de silence présidentiel s'ajoutant
aux 86'400 minutes de silence présidentiel précédentes. Et
c'est un peu dommage, parce que – prévenus – nous aurions
pu nous taire avec toi qui t'étais tu sans l'avoir dit.
Mais passons.
La seconde fois est plus récente; elle est casuistiquement plus
éclairante. Interrogé sur le silence que tu gardas en séance de
gouvernement lors de l'esclandre entre Christoph Blocher et
Moritz Leuenberger, tu répondis spirituellement que, comme
personne n'aurait dû dire que tu t'étais tu, tu te refusais à dire
quoi que ce soit sur ce silence dont personne n'aurait jamais
dû entendre parler.
Et alors là, chapeau! Réussir à se taire à propos d'un silence,
c'est fort. Très fort. C'est tout simplement présidentiel et c'est
ainsi que j'aime la Suisse: absente, silencieuse, taiseuse.
Alors merci, Joseph, merci pour tout. Merci surtout d'avoir
rendu à mon pays la forme convenue qu'il n'aurait jamais dû
quitter: une sorte de silence de mort planant sur un secret.
Bancaire évidemment. Je t'aime.