L'ÉDITORIAL

Gilets de sauvetage

ARIANE DAYER

On a vu la couleur de leurs chaussettes, on était bien
contents. Pour traverser une Sarine à 15 centimètres d'eau,
les conseillers fédéraux en course d'école ont enfilé des
bottes. Et des gilets de sauvetage, qui permettaient de
cerner les caractères: battants au vent pour le conquérant
Pascal Couchepin, sangles serrées pour le prudent Samuel
Schmid. Tournée générale de chemises à carreaux de papis,
sur tournée générale de bedaines, c'était si rond, si joli, pour
ainsi dire inoffensif. C'est ça, le Conseil fédéral de la mort
qui tue? Celui qui devait faire vaciller la Suisse sur son socle,
décaper les mentalités, éventrer les certitudes? Ben, ça
troue pas les chaussettes...
Depuis six mois, depuis que l'UDC a pris un siège
gouvernemental au PDC, les médias guettent avec espoir le
psychodrame, avides de fuites (il y en a toujours eu) et de
dérapages verbaux (il y en aura toujours). On essaie de faire
croire que la dynamique des sept est pire qu'avant, en crise,
ingérable. Il faut bien que quelque chose se soit passé, bon
sang, puisque ça s'est passé: Christoph Blocher est entré au
Conseil fédéral.
Dans la réalité, pas de révolution. Le bilan intermédiaire de
ce gouvernement n'est même pas plus mauvais que les
autres. On a bouclé les bilatérales, on modifie les assurances
sociales et l'asile, on négocie le budget. Si quelque chose a
changé, ce n'est pas le climat, mais le contenu politique,
nettement plus à droite. Cessons d'évaluer le Conseil fédéral
sur ses variations hormonales et passons aux choses
sérieuses: le social et le culturel vont subir des coupes,
l'asile se durcir. La rentrée sera politique, et les gilets de
sauvetage bien rares.