Une vingtaine de plants de cannabis agrémentés de lampes spéciales
de 600 watts, de bacs infiltrés, d'un système d'arrosage assurant 200
litres d'eau par jour, de quelques disjoncteurs et de tuyaux d'aération
qui délimitent la surface. Une épaisse frondaison de plus d'un mètre
cinquante de haut sur le point d'être récoltée. Vous pensez au hangar
du Val-de-Travers? Ça vous rappelle une de ces halles industrielles qui
abritent des cultures indoors? Pas du tout. Vous êtes dans le vieux
grenier boisé d'Ellen*. Une maison de famille dans un quartier
résidentiel de la Riviera vaudoise.
Personne ne peut se douter que cette femme d'une cinquantaine
d'années, une acharnée du travail, experte en économie, cache dans
sa maison une culture de vingt plants de chanvre. Personne de sa
famille, hormis ses enfants, personne de son entourage professionnel
et surtout personne de son voisinage qui ne comprend rien de moins
que certains des plus grands notables de la région. Personne en effet
ne peut s'en douter et en même temps, tout le monde peut
comprendre. Comprendre comment Ellen, la tata cool de la famille, en
est arrivée à accepter d’héberger secrètement en ses murs la
plantation chanvrière de son jeune neveu.
«Je ne me sens absolument pas coupable. Je serais simplement très
ennuyée suivant qui découvre ça.» Les rafles policières de ces derniers
mois n’effraient pas Ellen. Des arrestations en lien avec une volonté
politique actuelle de ne pas entrer en matière sur la question de la
légalisation du cannabis. «Moi j’ai besoin que le débat soit porté et
qu’on entende beaucoup plus les jeunes s’exprimer. Parlons-en,
sensibilisons! Qu’on arrête de discuter de ça à huis clos.» Une
hypocrisie ambiante qu’Ellen récuse profondément. Un manque
d’honnêteté d’une société qui accepte ouvertement «plein de drogues,
comme l’alcool ou la cigarette», et voudrait en nier d’autres.
L’incohérence d’un monde qui veut aujourd’hui montrer l’exemple de
la sanction, alors que le cannabis concurrence depuis bien longtemps
avec le géranium aux balcons et fenêtres de Suisse romande. «C’est
ce flou politique qui mène à mes réactions. Je ne fais rien d’illégal, je
suis en dialogue avec mon neveu. Je le protège, je fais quelque chose
qui ne m’apparaît pas monstrueux.»
Le dialogue. Composant essentiel d’une éducation réussie pour cette
mère qui a élevé seule ses trois enfants. En plein post-68. «Au lieu de
dire “non” parce que la société dit “non”, eh bien réfléchissons à
pourquoi on dit “non”. Et discutons ensemble. Moi j’ai toujours
considéré que mes enfants aussi me faisaient grandir, que l’éducation,
ça allait dans les deux sens.» Du coup, lorsqu’en pleine réunion de
famille, Jérôme*, le petit dernier, un gymnasien sportif qui n’a rien d’un
grunge ni d’un junkie, demande à sa tante s’il peut faire sécher du
chanvre dans son grenier, celle-ci ne déroge pas à ses valeurs: «Je
temporise, je ne dis pas “non”, je dis “on verra”. Je ne veux en tout cas
pas fermer les portes.» Le dialogue reste ouvert. Le grenier aussi. Et
au-delà des valeurs, un instinct maternel et une énorme tendresse
pousse Ellen à vouloir protéger son neveu. «J'ai immédiatement pensé
“si je lui dis non, il va chercher un autre endroit... et alors il risque de
se faire prendre”. Je préfère qu’il fasse ça chez moi.»
Ce n’est pas que des flics, mais aussi des parents, qu’Ellen doit
protéger Jérôme (et surtout se protéger elle-même!). Car il n’en est
pas à sa première tentative de culture en milieu familial. Il y a deux
ans, «pour essayer», c'était parmi les salades et les rosiers de grandmaman
qui ne voyait rien de bien méchant dans cette initiative
horticultrice. Mais les parents sommèrent grand-maman de ne plus
laisser petit-fils faire des conneries dans le jardin et Jérôme prit
conscience que si la chose devait se faire, ce serait à l'abri du regard
sévèrement désapprobateur de papa et maman. Ellen aussi le sait
pertinemment. Le contrat est donc catégorique: «Ce qui est très clair
entre nous, c’est que ça ne regarde que lui et moi. Personne dans la
famille ne doit être au courant. On est tous les deux majeurs, mais si
ses parents apprenaient ça, ils m'en voudraient énormément!»
L’accord est passé. Jérôme peut faire sécher du chanvre dans le
grenier. Pas de conditions spéciales et très peu de questions. Car ce
qui importe, explique Ellen, c’est de toujours maintenir le dialogue
avec le jeune et «quelque part pouvoir le contrôler». Jérôme et un
acolyte – même âge, même profil – procèdent à l’installation.
Déballage de matériel et activité soutenue dans le grenier. On tape, on
range, on s’affaire. «C’est très mignon comme il font ça. Ils tirent des
ficelles et puis ils nouent des bouquets qui pendent la tête en bas.
C’est hyper bien fait.» De fil en aiguille, les «mignons» petits bouquets
de fleurs séchées font place à une forêt luxuriante. Vingt plants
bichonnés par une technologie de pointe bricolée dans un grenier.
Hauteur de l’investissement? Deux mille francs. «J’ai jamais imaginé
que ça pouvait être un truc pareil!»
Lui s’y prend par «la politique des petits pas, pour mieux me
convaincre», tandis qu'elle «ne pose pas trop de questions» pour
continuer à le préserver. Juste assez néanmoins pour savoir que
Jérôme ne deale pas directement avec les consommateurs. Il vend
toute la production à un revendeur. Mais trop peu pour le freiner dans
sa démarche: «Je le sens déterminé dans cette affaire. Il veut le faire,
c’est clair. Et moi, je préfère qu’il ne le fasse pas ailleurs. Il a la
confiance de m’en parler et je suis touchée qu’il s’adresse à moi.»
Ellen, une tante flattée, honorée. Ellen, une tante attendrie qui ne dit
pas non à la culture de chanvre dans le grenier. «C’est vrai que d’une
certaine façon, je suis un peu mise, par ma faute, devant le fait
accompli.»
Pourtant, exclu de diaboliser ou dramatiser les choses. «Je ne vais
quand même pas en faire un fromage. Je sais dans quel état ça me
laisse, je sais ce que c’est, j’ai déjà fumé.» L’herbe de Jérôme? De la
bonne production locale? «Non, non! La dernière fois, c’est avec un
ami que j'ai fumé. D’ailleurs il m’a bien fait peur, parce qu’il m’a dit
qu’en Allemagne, on repérait les cultures intérieures en contrôlant les
factures d’électricité.» (Cent francs supplémentaires par mois que
Jérôme s’engage à rembourser à la fin de l’année.) «Et puis aussi
qu’une installation électrique dans un vieux grenier, ça pouvait
facilement prendre feu». Changement de trip. «Pendant trois
semaines, j’ai vraiment flippé… Je me suis dit “Je suis complètement
folle!” Chaque soir je m’attendais à trouver la maison en feu. Si
j’entendais un pin-pon, je me disais “c’est pour moi!” Il fallait que le
temps passe et que je m’habitue.»
S’habituer aussi à l’odeur: «La première fois, j’ai cru que je pétais les
plombs! Ça sentait partout dans la maison. Vraiment fort!»; aux indices
suspects: «il y avait ce tuyau qui dépassait et qui arrivait dans le
jardin. Je l’ai fait couper. Je me disais, si le jardinier tombe là-dessus, je
lui dis quoi?!»; aux situations cocasses: «La tête de ma femme de
ménage quand elle a vu les petits plants que j'avais ramenés dans le
salon parce qu'il gelait à pierre fendre! Elle me regarde d’un air
absolument interdit “mais c’est du cannabis! J’en ai déjà vu dans une
autre maison. Et j’ai toujours refusé de l’arroser!”». De son côté,
Jérôme ne laisse transparaître aucune inquiétude: «Il ne se fait aucun
souci. Et il est très délicat avec moi parce qu’il n’a pas envie que je
panique trop. Il pense à moi.» Alors Ellen apprend de l’autre et se
laisse apaiser. Elle fait confiance. «Il est pas dans les 10'000 plants du
Val-de-Travers, il est juste dans son truc à lui.»
Depuis quelques jours, le grenier se vide de sa verdure. Une bonne
récolte pour Jérôme. «Son rêve, c’est de pouvoir faire quatre à cinq
cultures par an.» Presque comme au Val-de-Travers alors? «Non! Pas
du tout. D’ailleurs lui, pas une seule seconde, il imagine pouvoir se
comparer à ces espèces de salauds qui font ça là-haut, je suis sûre.»
N’empêche que Jérôme a très vite fait le calcul. Avec cinq cultures par
an, il estime atteindre jusqu’à 10'000 francs – ou peut-être bien plus –
et largement entrer dans ses frais. Graine de business ou fraudeur en
herbe?
Autour de son thé citron, Ellen s’épanche sur l’année qui vient de
s’écouler. «Bien sûr, le pire ce serait que les parents découvrent, parce
qu’ils ne comprendraient pas du tout. J’en serais vraiment triste, mais
en même temps ce sera leur problème. De toute manière, je n’y vois
rien d’illégal. Ça peut tout à fait représenter ma consommation
personnelle pour l’année!» Aucun regret, donc. Malgré
l’encombrement du matériel, les risques techniques, les odeurs et les
frayeurs. Ellen se sent en parfaite cohérence avec elle-même. Et elle
veut continuer à croire que dans une famille, amour rime avec
confiance et écoute. D’ailleurs, «je ne l’aurais jamais fait pour
quelqu’un en dehors de la famille». La semaine prochaine, la tante et
son neveu se retrouveront autour d’une bonne table. Peut-être bien
qu’il lui reparlera des quatre, cinq cultures par an. Peut-être bien
qu’elle ne dira pas non. Mais l’essentiel, c’est qu’ils en parleront.
* prénoms fictifs
|