HISTOIRES DE L'ART

Le seigneur des adieux

Enfin disponible en DVD, Le Seigneur des Anneaux dramatise le
trépas en sanctifiant la parole ultime des mourants.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Quand la mort est proche, le véritable héros concentre l’essence
de la vie dans un mot sublime. Ce dernier peut-être un mot
d’esprit, à l’instar du célèbre calembour du marquis de Bièvres
qui s’éteignit alors qu’il prenait les eaux dans la station thermale
de Spa Francorchamps en Belgique. Mourant, il aurait dit en
effet: «Je m’en vais de Spa...» Plus emphatique, Victor Hugo
aurait vu «la lumière noire. C’est ici le combat du jour et de la
nuit.» Cette envolée évoque sensiblement la faconde ultime que
les guerriers moribonds du Seigneur des Anneaux déversent tout
au long d’une trilogie désormais accessible sur DVD.
Ainsi le roi Theoden, à l’honneur retrouvé mais vaincu par le
Nazgûl, regarde-t-il une dernière fois sa fille: «Je connais ton
visage, Eowyn. Laisse-moi m’en aller. Je rejoins mes ancêtres. En
leur illustre compagnie, je n’aurai pas honte désormais.» Ainsi
Boromir, fils du Gondor, percé de flèches, fait-il allégeance à son
suzerain, dans un rythme ternaire: «Je vous aurais suivi mon
frère, mon capitaine, mon roi.» Ainsi Gandalf qui lève l’ancre
pour les Havres Gris et prend congé de trois Hobbits: «Mon
oeuvre est achevée. C’est ici, sur les rives de la mer que prend
fin notre communauté. Je ne vous demanderai pas de ne pas
pleurer. Car toutes les larmes ne sont pas un mal.» Et lorsque la
mort foudroie le héros et le laisse bouche bée, celui qui lui survit
entre alors dans la postérité: «Le jeune périt, le vieux s’attarde»,
se lamente ainsi Theoden devant la tombe de son fils Theodred.
«Je veux me souvenir de ses feux d’artifice, chante Sam
Gamegie, à l’évocation de Gandalf. Qui a vu plus belles fusées
en étoiles vertes ou bleues éclatées, tonnerre d’averse d’or et
d’argent, c’est une pluie de fleurs qui descend.»
Le Suisse Paul Klee résuma lui aussi une vie d’esprit, de lumière
et de poésie en un hiéroglyphe extrême, couché sur la toile
quelques jours avant sa mort survenue le 29 juin 1940. Se
sachant atteint d’une sclérodermie qui ne lui laissait encore que
peu de temps à vivre, le peintre utilisa ce précieux intervalle
pour ramener son oeuvre et sa philosophie à quelques signes
élémentaires et fondateurs de la vie: des matrices d’idées, des
épures du monde, une genèse des choses, un alphabet de
particules que Paul Klee avait recherchés durant les soixante
années de son existence. Abandonnant le superflu, renonçant
aux circonvolutions, rassemblant ses dernières forces, il peignit
un Timbalier des plus étranges. Les cernes, noirs et épais,
restreignent les contours du percussionniste à un minimum. Bras
et baguettes se confondent, la tête n’étant caractérisée que par
le grand oeil vu de face. Au bord de la timbale et derrière la tête
du musicien, un rouge flamboyant traduit la tonalité de
l’instrument. Bras droit levé, le musicien s’apprête à donner le
rythme et la cadence. Energie primitive et fondatrice, celle-ci
n’est autre que la pulsation d’un coeur qui bat encore et irrigue
d’un fleuve rouge sang le corps meurtri de l’artiste.

Paul Klee,
Timbalier, 1940.
Fondation Klee, Berne.