LE TÉMOIGNAGE

Barbara Polla, la politique, le jour d'après

Elle n'a pratiquement pas connu l'échec. Comment une boulimique
des succès digère-t-elle sa non-réélection au Conseil national?
Incursion de l'autre côté du miroir.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Il est paraît-il facile d'être comme elle. C'est du moins ce que disent
les mots qu'elle arbore sur son T-shirt ce jour-là, lettres de paillettes
vertes sur fond rose bonbon - «It's easy being me». Pourtant Barbara
Polla nuance. «Pour être franche, c'est difficile d'être moi, parce que
ma façon d'honorer la vie, c'est d'aller jusqu'au bout.» Au bout? Au
bout de tout, effectivement. Faire des enfants, mais ne pas se
contenter de deux, en faire quatre (que des filles de 14, 21, 23 et 26
ans) tout en rêvant d'en avoir huit. Etre mère tout en devenant
médecin. Soigner mais faire aussi de la politique. Faire de la politique
tout en devenant auteur. Vous suivez toujours? Ecrire des livres sur le
libéralisme et sur l'érotisme. Vanter les délices de la sensualité et
diriger une galerie d'art. S'occuper de créateurs tout en gérant une
clinique de soins esthétiques qui emploie trente collaborateurs. Etre
carriériste et adorer se passer sur le corps «pendant des heures et à
coups de litres» des crèmes qui promettent de raffermir les chairs.
«On dit de moi que je suis atypique en tout», lâche-t-elle sans fierté
apparente. Peut-être même avec un soupçon de tristesse, car cette
manière de ne rien faire comme tout le monde lui a valu ses échecs
et ses souffrances secrètes.

Où l'on apprend comment elle est arrivée à Genève

Aller jusqu'au bout d'elle-même, c'est ce qu'elle nomme, en marquant
une pause comme pour donner encore un peu plus de majesté au
terme, «sa liberté». Cette dimension de l'existence «plus importante
encore que la parole, plus importante que de manger». Elle a bien
compris à quel point elle pouvait lui manquer lorsque récemment,
après une danse endiablée sur une table de restaurant, sous les
applaudissements de vingt-cinq copines qui organisaient une fête en
son honneur, Mme Polla, conseillère nationale de 1999 à 2003, a
chuté et s'est rompu le ménisque. Résultat: deux cannes pendant
deux mois. Et l'obligation, pour la première fois de sa vie, de ralentir.
Ceci quelques mois à peine seulement après avoir subi un autre coup
de frein: sa non-réélection au Conseil national. «De moi,
généralement, on dit que jamais je ne chancelle, même quand je
subis des coups. Depuis deux mois j'ai une autre image de moi.» Le
ménisque se retape à coups de plâtre et de vis. Mais l'échec politique
appelle d'autres traitements. Surtout lorsqu'on aime la chose
publique comme Barbara Polla la révère.
Son penchant libéral, elle l'a développé au contact de son père, prof
d’allemand à ce qui était à l’époque «l’Ecole supérieure de jeunes
filles». Un soir, fatigué de subir les mondanités de ses hôtes, il a
baissé son froc en signe de désapprobation. Montrer ses fesses était
sa rébellion, acte dont il a fait une leçon de choses dispensée
régulièrement à ses enfants. « J'étais fière de lui, bon Dieu ce que
j'étais fière, je n'ai jamais oublié.» Ce même père, auteur à ses heures
de pièces de théâtre radiophoniques et qui possédait une vraie
«esthétique de la langue» décide, alors que la jeune Polla a seize
ans, d'embarquer ses trois enfants en Grèce. «Nous n'avions pas de
moyens du tout. Mais dans ma famille, quand un projet était tentant,
les aspects pratiques étaient clairement subordonnés aux idéaux.»
Barbara Polla ne craint pas les mots et notamment celui d'«idéal»,
qu'elle prononce comme si elle s'en repaissait. Ce père «ironique et
qui n'avait aucune compréhension pour les états d'âme d'une jeune
ado», elle finit par se disputer avec lui. Un soir, sans avoir crié gare,
elle se tient dans le hall, droit dans ses bottes, et annonce qu'elle s'en
va, que ses valises sont faites. Elle a tout juste vingt ans. Le père et la
mère sont bouche bée. Qu'importe, elle prend le bus et descend vers
la ville. Genève, la voici.

Où l'on apprend que la déception est vive


Ses parents étaient contre cette indépendance précoce? Elle ne verra
plus son père durant cinq ans. Elle fait hôtesse au Salon de l'auto,
femme de ménage et se finance ses études de médecine. Rencontre
Luigi, l'homme dont elle dit après trente ans de vie commune qu'elle
aime «l'apprivoiser, le surprendre, lui plaire». Sa carrière se déroule
d'un succès à l'autre. Jusqu'au jour où son patron la dessine. Lancée
dans une carrière universitaire, elle rêve de devenir professeur à la
faculté de médecine. Et c'est le mur. «J'étais trop différente, pas celle
que l'on voulait que je sois.» En guise d'explication sous ses yeux, il
esquisse un petit carré dans un grand – image du candidat adversaire
qui décrochera le poste qu'elle convoite. Elle est figurée comme un
grand rond impossible à faire rentrer dans le carré de l'institution.
«Fallait que je considère que d'être un grand rond était un
compliment. Mais moi je savais que je venais de payer ma
différence.» La déception est vive. Et le sursaut radical. Son côté
provoc ne plaît pas? Barbara Polla le renforce. Etre multiple est «une
construction consciente». Fuir la définition, une maxime. Elle qui peut
passer de la minauderie la plus candide à des allures de femme
carriériste intraitable. Jouer dans le registre de la petite fille jusqu'à
faire monter sa voix d'une octave («c'est chou ce rose de mon pull,
vous ne trouvez pas? C'est Luigi, mon amoureux qui me l'a donné»).
Et à la seconde suivante être la femme aux mille expériences,
circonspecte, jamais suspecte. S'habiller comme le petit chaperon
rouge, en carmin de la tête jusqu'au bout de ses sandalettes, ou
adopter le tailleur le plus discret qui soit.
Quand elle déboule dans la politique, les enfants ont commencé de
quitter la maison. Son charisme la propulse rapidement en tête de
liste. Conseillère municipale de 1991 à 1993, députée au Grand
Conseil de 1993 à 1999, elle fait cette année-là son entrée au
Parlement fédéral. Mais quatre ans à peine après son entrée au
Conseil national, Barbara Polla n'est pas réélue. Son explication? «Je
ne suis plus là où les gens m'attendent. Les combats ne sont plus
gauche-droite mais progressistes- conservateurs. J'ai la prétention
d'appartenir à la première catégorie, mais comme nous sommes
minoritaires, eh bien, j'ai été éjectée...»

Où l'on apprend qu'elle aime fréquenter les jeunes hommes

Le soir du vote, elle sait très tôt qu'elle ne passera pas. «C'était
l'anniversaire de ma fille, je me suis dit: “Qu'importe, fêtons tout de
même, je m'occuperai de cette tuile plus tard.”» Elle affirme avoir pu
oublier pendant quelques heures qu'elle venait de perdre. Et puis le
lendemain matin, cet échec dont il faut bien reconnaître que «cette
fois-ci, c'est le mien», la cueille au saut du lit. S'ouvre alors une
période plus mélancolique. A la réflexion sur l'échec politique s'adjoint
celle sur le physique et ses fragilités (la rupture du ménisque), puis
celle sur l'âge. A 54 ans, elle a trouvé là aussi un chemin pour
échapper à la morosité, un jeu de mots: «Prendre de l'âge.» «J'aime
l'idée que vieillir est une question d'addition et pas de soustraction.»
Mais elle sait aussi que d'un homme de 50 ans, «on considère que ce
qu'il a fait se transforme en ce qu'il est». Chose que l'on n'accorde
jamais à une femme. «Si Yves Montand sort avec une gamine de 20
ans, on crie au génie, si une femme s'offre un petit jeune, on dit:
“Mémé se paie un gigolo.”» Qu'importe le qu'en dira-t-on. Barbara
Polla aime fréquenter les jeunes hommes. Et réciproquement. «Je sais
qu'ils ne me voient pas pour mes jambes galbées et musclées. Je n'ai
d'ailleurs pas d'histoires avec eux. J'aime partager l'expérience des
choses que j'ai faites. Eux me racontent leurs histoires d'amour et
parfois de sexe.» Encore une façon d'être différente. Ou d'être elle,
c'est selon.
Tranquillement, Barbara Polla remonte la pente. Depuis sa nonréélection,
les mois ont passé, Polla a dépassé Polla. «Un échec n'est
pas un mur, c'est une indication pour trouver des chemins de
traverse.» La politique ne veut plus d'elle? Elle fera sans, tant qu'il le
faudra. Mais il faut être en position d'être entendue. «Etre élu ou être
un intellectuel reconnu ou encore l'avocat Carlo Poncet. Ne me reste
qu'à essayer d'entrer dans la seconde catégorie» ironise-t-elle.
L'inquiétude de ne pas avoir été désirée s'efface. Elle qui dit ne pas
être une personne soucieuse réserve les angoisses indéracinables
pour les moments exceptionnels. C'est-à-dire? La mort. Et encore...
«Mourir, c'est encore une idée supportable, par contre, ne pas savoir
ce que deviendra la société, la politique. Ne pas pouvoir vérifier si
j'avais raison.... ça m'embête!» Etre différente, jusqu'à la dernière
seconde.