Résumé:
L’heure est grave. On est quand même presque au milieu de
l’histoire et Celestino préfère s’illustrer dans une chambre à coucher et en
cuisine qu’en enquêtant valablement sur la mort à Rosten. Bien sûr, le
cadavre disparu a été retrouvé; évidemment, l’assassin s’est à nouveau
manifesté; bien entendu, Celestino avance. Mais à petits pas, tout petits
pas. Et ce ne sont pas ses prouesses galantes qui vont faire progresser
l’enquête.
«C’est en rentrant chez lui que le commissaire Celestini sentit l’odeur de
brûlé. Forte. Et qu’il vit la fumée envahir la cuisine. Tout de suite il pensa
«qui m’en veut assez pour m’enfumer dans mon terrier et ravager ma
cuisine?» et puis, immédiatement après, il alerta les pompiers. Ensuite, il
ouvrit les fenêtres et se mit à chercher la cause du sinistre. C’est alors
qu’il la vit et il sut qu’elle était tout à la fois la cause et le sinistre. Amina,
nue, telle une sirène postmoderne, encore mouillée de sa douche,
cheveux noirs gouttant dans sa nuque, sortant de la fumée en y
accrochant encore quelques lambeaux.
«Onzième commandement, récita patiemment Celestino pour lui-même:
ne jamais prendre sa douche pendant qu’on fait réchauffer mon
Wellington du pauvre au four…» Et malgré tout, malgré l’intolérable
intrusion dans sa cuisine, malgré la fumée, malgré le four qu’il faudrait
nettoyer, malgré le Wellington perdu et malgré une certaine lassitude, il
ne put s’empêcher d’admirer à nouveau la beauté d’Amina et d’avoir
envie d’elle. Alors dans un soupir à peine contrit, il sourit à l’amour difficile
de sa vie.
La candeur et splendeur de son maintien à elle finit de lui mettre en tête
des idées et ils entreprirent leurs retrouvailles dans la chambre à coucher.
C’est alors que ça se produisit.
Celestino était étendu en travers du lit, nu ou presque, entravé juste par le
rétif pantalon, lorsqu’il vit les yeux d’Amina s’écarquiller de surprise
inquiète et qu’il entendit dans son dos une voix d’homme suivie d’un
cliquet bizarre. Très basse, la voix, très grave, très affolante: «Vous voilà
enfin commissaire…»
D’un bond, mais pas tout à fait comme un félin (vu son âge), le
commissaire se mit debout, manquant au passage de s’étaler sur la
carpette, les pieds emmêlés dans ses effets.
Et là, ils étaient là. Tous là.
Le pompier, casque ripoliné, appareil respiratoire sur le dos, botté, rutilant,
un léger sourire aux lèvres se mit à marmonner «mande pardon, Msieur
Dames, caporal Stutzenegger. C’est rapport à un sinistre qu’on nous a
prévenu qu’il avait lieu ici et que vu que c’était chez le commissaire on a
fait vite…» Il se tut un instant, puis ajouta: «Trop vite peut-être?»
Alors survint un des moments les plus douloureux et les plus solitaires
dans la vie d’un homme. Tous, Amina, les pompiers groupés dans
l’encadrement de la porte, le caporal Stutzenegger, tous ils avaient les
yeux rivés sur Celestino. Lequel, définitivement ridicule, entre deux
grimaces et trois contorsions, se répandait en courtoises politesses: «Mais
bienvenue… heu… caporal… heu… Stussnaigre. Vrai ça, vous vite. C’est-àdire
avez fait. Très vite. Pas trop… heu… non. Jamais trop vite, hôla…
Toujours urgent, le feu. C’est pas… C’est pas… N’est-ce pas, mon amour?
Le feu. Amina. Urgent, urgent, hein? Vous, pompier. A temps, mmh? Bien
ça. Fort très. Bravo…» Et puis grotesque jusqu’au bout: «Vous offre un
verre, les gars?» Et le regard implacable du caporal Stutznegger: «Jamais
en service commissaire, vous devriez le savoir…»
Lorsqu’il furent tous partis, ce fut encore pire. L’oeil calme d’Amina, juste
un peu froid, vitreux. «Tu dois me croire Amina, c’est un malheureux
concours de circonstances…»
La recette: Wellington du pauvre
Moi j’appelle ça comme ça parce que celui du riche se fait avec du foie
gras et que ça coûte bonbon. Celui du pauvre, de filet Wellington, n’est
pas mal non plus. Il nous faut un filet de boeuf, deux oeufs, du persil, de
l’échalotte, de la moutarde, sel et poivre, et de la pâte brisée. Nous
faisons brièvement rôtir le filet de boeuf à la poêle pour le saisir. Lorsqu’il
est doré, on le met de côté. Dans une plaque, il faut à présent disposer la
pâte, recouverte d’une farce de persil et d’échalottes hâchées. Il ne reste
plus qu’à tartiner généreusement le filet de boeuf de moutarde, à
l’emmailloter dans sa pâte, son persil et ses échalottes et à bien fermer le
tout. On peut y tailler une cheminée si on aime faire joli et on doit dorer
l’objet au jaune d’oeuf. Ne reste plus qu’à enfourner à 220°.
Quand ça paraît prêt, c’est que ça l’est. A table.
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