Le Tour de France à la télé? On aime bien ce rendez-vous de
juillet, sous le soleil et dans la torpeur d’une sieste sereine. On
aime bien cette grande vadrouille qui prend la France en travers
et en dévers. Ces étapes au milieu des blés, par un matin
tranquille, ou dans le col venteux, sous le cagnard du Midi.
Comme la plupart des spectateurs agglutinés sur les bas-côtés,
on s’en tape un brin des «affaires» qui minent le cyclisme. On
admire simplement des champions qui roulent dans ces coins de
France qui sont des coins de paradis. A la télé, le ronron des
commentaires sportifs amuse: Bernard Thévenet «monte à sa
main», Jean-Paul Olivier signale que la Grande Boucle traverse
«en ce moment la capitale de la nouille française» et Bertrand
Dubout résume en 10 secondes les mille ans d’histoire d’une
forteresse sous les murs de laquelle serpente la caravane… Bref,
on serait comblé, sur le canapé, ventre rebondi, orteils à l’air, s’il
n’y avait Gérard Holz.
Présentateur vedette du magazine des sports sur Antenne 2
dans les années 80, commentateur assidu et poilu du Paris-
Dakar de l’ère Sabine, roquet insupportable, bavard agressif, ce
morpion a su, pour notre malheur, éviter le bug de l’an 2000,
résister à «Lothar» et persister dans l’art de la logorrhée.
Animateur du Vélo Club sur France 2, un talk-show qui revient
quotidiennement sur l’étape du jour, Gérard Holz rassemble à lui
seul tous les travers du direct: l’oeil rivé sur la montre, il coupe
ses interlocuteurs après leur avoir donné comme à regret la
parole, il multiplie les sujets jusqu’à la nausée, s’énerve quand le
magnéto tarde à partir et use de la dithyrambe jusqu’à
l’hyperbole — «cet exploit est vraiment très formidable.» On
ressort usé, élimé, fatigué, dégoûté du vélo.
En 1920, Raoul Hausmann (1886-1971), grand maître du
Dadaïsme allemand, avait peint une étrange aquarelle intitulée
Ventre de carrosse ou Dupont-Durand fait des poèmes. Dans sa
haine inextinguible de la bourgeoisie, Hausmann soutenait,
après les écrivains symbolistes du XIXe siècle, que la langue
bourgeoise «était incapable de faire passer une émotion
profonde ou de refléter la psychologie complexe de l’humanité
moderne». Apôtres de la «répétition constante», champions de
«l’expression lénifiante» et susceptibles de «plonger le public
dans une stupeur cataleptique», le journaliste et l’homme
politique, porte-parole par excellence de cette classe sociale
exécrée, devenaient ainsi la cible de prédilection de l’artiste. Sur
l’aquarelle, dans un décor sans chaleur et sans âme, où le savoir
se résume au schéma de construction de quelque banalité
mécanique, où l’humanité lobotomisée évoque les mannequins
des boutiques de prêt-à-porter, un homme, nous dit le titre du
tableau, écrit de la poésie. En fait de poèmes, il tourne un moulin
à café. Maillot jaune de l’insignifiance et de la médiocrité,
champion toutes catégories du lieu commun et de l’éloge
sirupeuse, Gérard Holz fait comme lui. Il brasse de l’air.
Raoul Hausmann,
Ventre de carrosse ou Dupont-Durand fait des poèmes,
aquarelle, 1920
Musée d'art moderne, St-Etienne
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