| LA UNE Mélanie Molitor, le destin d'une mère de star Que fait-on de ses journées quand on a consacré sa vie à la TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN |
| On dit Mélanie Molitor suspicieuse des médias. Limite paranoïaque. On dit qu'elle ne ménage jamais les journalistes. On l’a décrite «sévère», «redoutée des gens de plume», tenant à «soigner sa légende». De quoi vous mettre la pression. Pénétrer dans le séjour de Molitor, comme on entrerait sur le court central pour disputer sa première finale de Grand Chelem. Molitor. Rien que le nom, ça vous fiche la trouille. Vous respirez profondément, mais rien n'y fait. La raquette tremble forcément face à ce monstre – pas tout à fait – sacré du tennis. Mélanie Molitor, celle qui fit de sa fille l'une des joueuses les plus titrées de la planète, et qui compte aussi, parmi ses trophées, la palme d'or des personnalités les plus impopulaires du pays. Et pourtant. Mélanie, presque méconnaissable sans sa tignasse frisée et l’air sévère qu’on connaît de la télé, ouvre la porte de sa maison. Le sourire à la fois étincelant et gêné, et le regard malicieux d'un enfant qui aurait fait une bêtise: «Oups, j'avais complètement oublié notre rendez-vous! On a juste fini de manger. Entrez, vous prendrez bien un café avec nous?» La voix est chantante, le visage est paisible, le teint hâlé et les cheveux, coupé courts, parsemés de soleil. Mélanie et son ami, Mario Widmer, ancien chef de la rédaction sportive du Blick, «l'homme de ma vie» dit-elle, empilent les casseroles et s'installent autour de la table. Voilà que Zorro le molosse me fait des léchouilles et qu'on me tend d'irrésistibles boules Lindor. Mélanie Molitor raconte qu'elle passe trois, quatre heures par jour sur les courts. «Huit!» corrige Mario. Pourtant l'entraîneur de l'exno1 mondial du tennis féminin a déserté le circuit professionnel. Claqué la porte à Swiss Tennis. Renvoyé aux vestiaires les soidisant prétendants suisses au tennis mondial. Loin des ambiances tendues de la compétition, l'ex-coach consacre ses huit heures par jour à... une ribambelle de mômes du coin qui défoulent leurs gambettes, soignent leurs coups droits et rêvent de futures victoires à Wimbledon! Ce ne sont en effet pas moins d'une centaine de bambins que maman Hingis entraîne dans ce centre unique en Suisse, qu'elle a fondé seule il y a tout juste six mois. Un investissement personnel de 2 millions de francs pour une prise en charge dès les premiers balbutiements tennistiques de votre enfant jusqu’à, théoriquement, son entrée au classement ATP. Ça, à condition qu'il ait «une vie saine, une famille derrière lui qui soit prête aux sacrifices et un maximum de pratique». Car autant décomplexer tout le monde d’entrée de jeu: «Martina n’était pas plus douée que les autres, elle a simplement passé plus de temps sur les courts.» Dès lors, la recette? Elémentaire: «Le tennis est un jeu. Et il y a plusieurs moyens de le gagner. Rapidité, force, technique... Chacun peut gagner avec ses propres armes. Ensuite, c’est simple. Plus vous jouez, meilleur vous êtes. Dans un sens, cela veut dire que tout le monde a sa chance. De l'autre, si vous décidez à 10 ans de devenir pro, c'est sûrement trop tard.» Limpide et sévère comme un 6-0. A l'image de cette femme qui heurta les sensibilités de chez nous, lorsque sa fille prodige d'à peine 16 ans vint défier les plus grandes joueuses mondiales sous son regard implacable de coach, pas assez «maman» au goût du spectateur. Les considérations relevant purement du tennis, Mélanie, c'est vrai, les énonce avec sobriété. Le ton est ferme. Parfois aussi froid que cette enseigne gravée sur une plaque grise qui trône à l'entrée du centre: Mélanie Molitor Hall. Mais pour le reste, c'est les yeux qui parlent. Des scintillements dans son regard bleu perçant qui cherche votre complicité. Un endroit où confier sa fierté, livrer son humanité, partager sa passion encore brûlante pour le tennis et l'éducation. «J’ai créé ce centre parce que je veux rendre au tennis ce qu’il m’a apporté. Et je voulais faire un vrai travail social. Ce serait bien que je vous le fasse visiter.» «Molitor», aux consonances hostiles, fait place à «Mélanie», chaleureuse et pleine de candeur. Son sourire contenu trahit sa timidité, tandis que son rire, franc et communicatif, révèle un côté émerveillé, presque enfantin. «Avec ce centre, je fais ce que j'ai toujours voulu faire. Je réalise enfin mon rêve.» L'attention que porte Mélanie Molitor aux enfants qui fréquentent son centre est totale et touchante. «Je ne veux pas que les enfants aient besoin de quitter leur famille pour réussir dans le tennis. C’est important qu’ils puissent s’entraîner jusqu’au bout en restant proches de leurs parents et en continuant à aller à l’école.» Extrême bienveillance ou premier aveu démasqué d'une mère qui a dû renoncer à l'éducation scolaire de sa fille pour en faire une championne? Sûrement un peu des deux. «Avec Martina, ça a été très dur. Elle était vraiment seule. Il n'y avait pas d'infrastructure qui lui permette de travailler son tennis et en même temps d'aller à l'école.» Mais rien ne sert de chercher en Mélanie une culpabilité quant aux sacrifices extrêmes qui les ont conduites, elle et sa fille, au sommet du podium. «Je ne peux qu'être contente de ma situation. Martina a atteint un niveau extraordinaire en tennis et j'ai passé des moments merveilleux avec elle en tant que mère. Aujourd'hui elle évolue dans d'autres sphères, moi je peux continuer à me réaliser dans le sport, j'ai gagné beaucoup d'argent et j'ai trouvé l'homme de ma vie.» Le jeu en a valu la chandelle en quelque sorte. Comme si, pour cette femme qui a souffert du communisme durant les trente premières années de sa vie, la fin justifiait les moyens. Rechignant à parler du passé, Mélanie le concède tout de même à demi-mot: «En Tchécoslovaquie, à l'époque, la motivation des gens c'était de faire du tennis pour sortir du pays. Gagner de l'argent et pouvoir partir. C'était ça.» La fin, c'était la liberté. La liberté, Jamais sans ma fille. Quant aux moyens, c’était le travail. L'entraînement, «hard work», comme elle dit. S'imaginait-elle mener sa fille à la première place du classement mondial? «J'ai tout fait pour que ça arrive en tout cas.» Des heures et des heures à se renvoyer la balle. En tirs croisés, jusqu'à ce que la joueuse ne sache plus qui est le coach et que la mère perde de vue sa fille. Jeu de balles, jeu de rôles. Mélanie, savait-elle toujours faire la différence entre son enfant et la joueuse de tennis? «Non. Bien sûr que non.» Une honnêteté qui sidère. Qui cautionne une relation entre les deux femmes qu'on sent aujourd’hui dépouillée de toute lourdeur analytique et autres prises de tête. Une honnêteté dont on aimerait encore profiter... Mélanie, pudique, garde sa casquette de coach: «Il y a à la fois plein d'avantages à travailler avec son enfant et plein d'inconvénients. L'avantage, c'est que je la connaissais très bien. Je savais toujours où elle en était dans sa tête, dans quelle humeur elle était, ce qu'elle avait mangé au petit déjeuner! Ça compte quand on entre sur le court.» Et les inconvénients? «L'opposition de l'enfant au coach. Parce que vous êtes sa mère.» La confusion atteint son paroxysme. Finale de Roland Garros, Martina perd contre Steffi Graf et rejoint les vestiaires en larmes, boudant la remise des prix. Crise inadmissible d'une mauvaise perdante, décrètent public et médias. «Moi, j'ai simplement rigolé. Elle avait 17 ans...» Une pause presque attendrie et Mélanie reprend: «Parfois dans les familles, quand il y a une dispute l'ado, se lève, quitte la table et part dans sa chambre en claquant la porte. C'est exactement ce qui s'est passé ce jour-là. Sauf que ce n'était pas dans un salon en famille, mais sur un court devant 16'000 personnes.» Le court de tennis, théâtre de la vie familiale. Le coach était entrée sur le court avec son joueur, la mère repartait avec sa fille. Les médias reprochait à Molitor d'être tantôt mauvais entraîneur, tantôt mauvaise mère. Le public blâmait la joueuse de tennis de n'être qu'une enfant (gâtée). Le coach s'exaspérait de la joueuse, tandis que la fille voulait couper le cordon ombilical. Et pour couronner le tout, Mario Widmer, compagnon de Mélanie, était devenu agent de Martina. Une vraie pièce de boulevard. Stop. A un moment précis de leurs carrières respectives, Martina Hingis et Mélanie Molitor renoncent à travailler ensemble. «Quand Martina était enfant, c'était bien sûr à moi de prendre toutes les décisions. Mais dès qu'elle est entrée dans l'adolescence, elle était capable de décider pour elle-même. Et puis ensuite, le plus important entre nous était notre relation. Pas le tennis.» Tournée du jardin. «Ici, c'est moi qui fait tout», se réjouit-elle. Un travail soigné qui force une fois de plus l'admiration. Vous apprenez que Martina vit juste là en bas, «à dix minutes d'ici au bord du lac», qu'elle est passée hier à la maison et qu’elle est partie aujourd’hui à Boston. Pour une pub Adidas. Et celle pour les machines Zug, d’ailleurs, c’est quand même moins classe, non? Haussement d'épaules: «Du moment qu'elle a décidé de vivre en Suisse, estime sa mère, c'est bien qu'elle fasse des choses dans le pays.» Martina commente aussi les matchs pour les grandes chaînes de télévision sportives. «Pour son travail, elle me demande ce que je pense de telle nouvelle joueuse.» Pour le reste, Mélanie dit simplement «garder un oeil sur elle pour m’assurer qu’elle va bien». Mélanie Molitor est une femme heureuse. Tous les matins, elle enfourche son VTT, embarque Zorro et accomplit son rêve. Rendant hommage à son passé, elle enseigne aux enfants le tennis, et offre aux parents cette place essentielle qu’on lui contesta tant. De retour à la maison, loin des foules, Mélanie profite avec Mario d’une sphère restreinte et intime où on la sent à son aise. «Pourquoi sortir, voir du monde, avoir des amis? J’ai Mario. C’est lui mon ami. Si la personne qui vous connaît le mieux et avec qui vous êtes la plus intime n’est pas votre ami, ça n’en vaut pas la peine. Mario est tout pour moi.» Lorsque Martina faisait ses premiers smashs à l’US Open, ce même Mario couvrait l'événement depuis New York. Dans son papier, il évoquait la femme cachée derrière le phénomène, en parlant tour à tour de «mère absolue» et de «mère d'exception». Huit ans plus tard, dans ce village paisible du canton de Schwytz, Mario écoute Mélanie s'émerveiller de tous ces enfants à qui elle consacre ses journées, et finit par conclure: «Aujourd’hui, c'est un peu la Mère Teresa du tennis!» |