«Impressionnant, franchement hallucinant!» Olivier Guéniat, chef de
la Police de sûreté de Neuchâtel, le spécialiste en stupéfiants, est
scotché. Ce qui s'étale devant lui en ce lundi soir 17 mai est insensé:
10'000 plants de cannabis qui croissent, sur deux étages, en toute
impunité à 20 kilomètres de Neuchâtel, dans l'ancienne usine Dubied
de Couvet, au coeur du Val-de-Travers. Averti une heure plus tôt («Tu
n'en croiras pas tes yeux!») par son collègue, le porte-parole André
Duvillard, officier de service cette nuit-là, lui-même alerté peu avant
par un gendarme en exercice, Guéniat l'Ajoulot, celui qui, à 37 ans, a
déjà vu de ses yeux vu 100 kilos d'héroïne et une demi-tonne de
cocaïne, n'est pas au bout de ses peines. Le superflic, qui accourt de
Lausanne, la ville où il a passé son doctorat ès stupéfiants, se
demande s'il y en a d'autres, ailleurs. D'autres sites. D'autres
plantations. D'autres hallucinations.
Durant les heures et les cinq jours qui suivent, les équipes appelées
sur l'affaire vont «de surprise en surprise». A commencer, la nuit
même, une nuit complètement folle, par la mine de Noiraigue,
«absolument spectaculaire». Neuf étages plongés dans le noir.
«C'était gigantesque, un labyrinthe total, se souvient Olivier Guéniat.
Il faut faire le tour de l'ensemble et on découvre encore des
plantations, c'était vraiment une atmosphère extraordinaire.»
Complètement irréelle. D'autant que ce n'est pas fini. Les policiers
découvrent de nouveaux sites «tout le temps». Doivent trouver des
meuleuses «à 2 h du matin» pour ouvrir les cadenas en acier trempé,
des alarmes parce qu'il n'y a «pas assez» d'hommes pour sécuriser
les sites. «Une horreur», lâche le chef de la Sûreté. «Comment est-ce
possible que ceci se crée dans ce site sans qu'on le sache?», se
demande-t-il aussi. La question, qui devient «un enjeu» au niveau
médiatique, au niveau politique, «perturbe tout le monde». D'ailleurs
«tout le monde» s'exprime là-dessus.
Où l'on apprend que l'Olivier
n'est pas facile à démonter
Cinq jours plus tard, le samedi 22 mai, la liste s'est passablement
allongée: onze sites ont été découverts, 32'000 plants pour une
teneur en THC hors normes, «entre 20 et 30%», pronostique d'emblée
le spécialiste. Une estimation qui suscite très vite la polémique, même
si les résultats encore tenus secrets pourraient bien montrer que le
chef de la sûreté était en fait en deçà de la vérité... «Ça, ça me fait
rager, parce que ça n'a plus rien à voir avec la perception qui est faite
du cannabis. On se trouve avec un produit qui n'a plus rien à voir avec
celui sur lequel on a débattu.»
Aux Chambres donc. «Parce que jusqu'ici, se défend le fonctionnaire
avec fermeté, le cannabis n'était pas dans les «priorités cantonales.
C'est une responsabilité de politiciens, ils sont élus pour ça, moi je ne
suis pas élu. Si les politiciens, et c'est leur rôle, changent la loi, je fais
appliquer la loi ou j'applique la loi, je n'ai pas à avoir d'états d'âme.»
Et «la priorité absolue», c'est la cocaïne, l'héroïne et les
amphétamines thaï. Pourquoi? «Ces produits ont une telle
dangerosité, donc ils passent avant, d'autant plus que le trafic est
presque toujours détenu par un nombre restreint de mains », résume,
pour la faire courte, Olivier Guéniat qui reprend: «On a une politique
criminelle réfléchie qui est établie avec le procureur général, avec la
cheffe du département, associé à l'Etat-major de la police cantonale,
on a un document de référence et on fixe nos priorités. Le cannabis
n'en est pas une, sauf quand on découvre ce genre de choses. Alors,
ça en devient une. Parce que là ça prenait une telle ampleur…»
Pas facile à démonter l'Olivier. Même l'événement du jour – une
femme lardée de coups de couteau et un homme en fuite – ne
l'ébranle pas, a priori, plus que ça. Excellent communicateur,
remarquable déjoueur, capable de fronder tout en esquivant, le fils
d'une inspectrice en économie familiale et d'un dentiste passionné de
criminologie garde un contrôle absolu sur ce qu'il donne et ce qu'il dit.
Sans mentir pour autant, surtout pas, et certainement pas aux
médias. Son credo: «Ne jamais tromper, ça peut se retourner contre
nous de manière catastrophique.» Pas question de lâcher donc. Du
moins pas tout de suite. Il réfléchit. Sa préoccupation, désormais,
c'est de savoir comment «digérer cette enquête cannabique». Parce
qu'il «ne l'a pas choisie», cette enquête. «On en a d'autres en cours,
on a investi des mois et des mois dans ces enquêtes, et puis tout à
coup, il y a celle-là qui vient... »
Où l'on apprend que l'affaire
est lourde d'enseignements
Est-ce à dire que c'est une affaire peanuts? Non. Certes, jusqu'ici, ses
efforts se sont concentrés sur des stupéfiants comme la cocaïne ou
l'héroïne. Parce que rien ne pouvait laisser penser qu'un tel trafic se
tramait dans son canton. «Jamais, non. On ne l'imaginait pas», assuret-
il. Et on a envie de le croire. Reste que Olivier Guéniat ne pense pas,
et l'actualité lui donne raison, «que ce soit pire à Neuchâtel
qu'ailleurs». «Maintenant notre priorité, c'est de mettre une stratégie
de renseignements sur pieds pour voir s'il existe un phénomène
parallèle à celui qui s'est découvert pour la première fois. Si c'est le
cas, on va continuer, on va être meilleur, on va débuter des enquêtes,
comme on le fait pour la coke, comme on le fait pour l'héroïne, on va
faire exactement la même chose. D'ailleurs, le nerf de la guerre dans
la lutte contre les stups, c'est l'argent et pas uniquement la
dangerosité du produit. C'est surtout l'argent illicite qui définit les
priorités.»
Pour le chef de la Sûreté, l'affaire est donc «importante», «lourde
d'enseignements» même. «Enseignements personnels, non
seulement par rapport à l'affaire – elle ne correspondait pas aux a
priori qu'on aurait pu avoir sur le cannabis –, sur la culture, le trafic du
cannabis, par rapport à l'ampleur, par rapport à la gestion des médias
aussi, aux problèmes qu'ont posés certains articles tels qu'ils ont été
reportés.»
L'important pour Olivier Guéniat est de communiquer, «d'aller au
contact, d'écouter les questions des gens, mais surtout de réfléchir».
Et, d'une traite: «J'écris aussi des articles dans des revues
spécialisées, je donne des conférences à gauche et à droite (plusieurs
dizaines par an, ndlr), j'essaie de réfléchir. Je ne suis pas juriste, mais
j'ai étudié le droit pénal et en même temps, j'ai un peu de sociologie,
j'ai un peu de psychologie, j'ai un peu de tout sans être de rien, la
criminologie et puis en même temps, il y a certainement une espèce
de dynamisme intellectuel là-derrière et une envie de pouvoir
partager pour pas lire toujours la même chose, essayer de trouver des
pistes ensemble, trouver un élan.»
Où l'on apprend que
Charles-Albert est un rigolo
Olivier Guéniat s'en allume une. Trois heures qu'il n'a pas fumé. Toute
cette histoire a remué les esprits mais ne remet pas son travail en
cause. Des études à l'Institut de police scientifique à l'Université de
Lausanne où il dirige toujours des recherches, une nomination à 24
ans et en job-sharing comme chef de l'Identité judiciaire du Jura, une
autre à 27 ans comme chef de la Police de sûreté de Neuchâtel, le
patron à «la gueule un peu atypique», entendez crâne rasé,
barbichette et lunettes ovales se félicite surtout d'avoir «une super
équipe»: «On nous appelle la «dream team», glisse-t-il, pas peu fier.
Son avenir, son horizon, il ne le voit pas au-delà de 5 ans. «J'aurais pu
postuler pour devenir commandant dans le Jura, j'aurais peut-être eu
des chances, mais ça ne m'intéresse pas pour l'instant. Moi je pourrais
m'imaginer commandant à partir de 50 ans. Il faut avoir un certain
bagage, une certaine assise.» Lui est «trop impétueux» pour ce genre
de choses. «Je serais trop réactif, pas assez sage.» Et puis, c'est un
rôle plus politique et Olivier Guéniat, justement, ne peut s'identifier à
aucun parti: il a «horreur» de la politique. «Ce n'est pas mon rôle, moi
je préfère être policier. Je préfère faire ce que j'ai fait aujourd'hui avec
toute cette équipe, je préfère cet effort intellectuel-là, dans le cadre
d'une action que je domine, plutôt que de dépendre d'un parti
politique, d'avoir pieds et poings liés par un mot d'ordre.» Même si, et
on lui tire notre chapeau, celui qui n'est pas gradé à l'armée reconnaît
que son travail de policier «tend parfois à me confiner à droite,
inévitablement.» Selon lui, le policier radicalise facilement son
discours face aux abus auxquels il assiste tous les jours. «Mais, assure
le chef de la Sûreté, je me définis en tant qu'Européen convaincu,
teinté d'une fibre sociale encore inébranlable, un brin féministe et
entièrement dévoué à la justice et la population.» Reste que l'avenir,
selon lui, sera la «diversité, le mélange interethnique, il n'y a pas le
choix de toute façon. Celui qui veut lutter contre les phénomènes
migratoires lutte dans le vide, c'est un processus inarrêtable».
«J'essaie de ne pas tomber dans des travers qui prennent des
raccourcis, assure-t-il. Je suis toujours celui qui dit: «Oui mais.» Il rit.
Enfin.
Olivier Guéniat allume une autre cigarette. Se détend. Répond pour la
énième fois à son portable qui sonne Mission impossible et accepte
de lever un peu du voile qui entoure son si peu classique personnage.
Parle un brin de sa vie privée qu'il a «un peu sacrifiée» («J'ai une
compagne, pas d'enfants et un chien»). Parle de ses souvenirs
d'enfance à Courtedoux, près de Porrentruy. «Quand j'allais à l'école,
je m'arrêtais à l'aérodrome pour laver les avions, comme ça ils me
prenaient avec pour faire un petit tour, c'était la récompense.»
Rappelle ce rêve d'enfance qu'il prend enfin le temps de réaliser, son
brevet de pilote «pour être euro-compatible», (entendez pour fuir les
bouchons), évoque ses échappées à Paris et dans le Gard, sa passion
pour la guitare («Je ne vais jamais me coucher sans avoir joué»), pour
ses photos animalières et bien sûr, pour Charles-Albert, son bassethound.
Le même que celui de Colombo. «En beaucoup plus rigolo.»
|