LE TÉMOIGNAGE
Journal de la migration des graisses
Une grande marque affirme pouvoir déplacer les graisses des fesses
vers les seins. Saturne l'a testée pour vous.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
3 mars 2004: eh les graisses, on se bouge?
Mieux qu'un bus de La Poste mais presque aussi cher qu'un vol Swiss
Genève-Paris soit 275 francs: un gel, le «sculpteur de silhouette» de
Jeanne Piaubert qui prend en charge les lipides et les fait voyager
avec un soin délicat des fesses vers les seins. «C'est inspiré de la
revolumérisation pratiquée en chirurgie esthétique. Un premier gel
déstocke les graisses pendant que le second les capte et les fixe pour
faire gagner les seins en volume et en fermeté.» Ce gel ne se
contente donc pas - selon la publicité - de faire maigrir la zone
critique, non, il transporte, il recycle et pas n'importe comment. Il
n'envoie pas les graisses dans vos bajoues ou bêtement dans vos
coudes. Il les achemine là où les femmes «aiment avoir des rondeurs,
des vraies: les seins». Du beau boulot. Du travail de précision. Un gel
convoyeur de fonds (gras). Qui travaille de jour, mais aussi comme
Saint-Exupéry au manche de son avion-cargo, de nuit. L'employé
appliqué qui a rédigé le mode d'emploi n'a pas lésiné sur l'emphase:
«Nous rêvons toutes d'un corps sublime sans avoir recours à la
chirurgie esthétique». Le scribe a une idée bien arrêtée de
l'esthétisme, il n'y a qu'une façon d'être belle, simple et claire, comme
une belle tranche de Brie: «Partant du principe que pour embellir la
silhouette, il faut affiner le corps au profit d'une poitrine pulpeuse et
ferme, nos Laboratoires ont mis au point un soin cosmétique
révolutionnaire fondé sur la synergie de deux produits opposés et
complémentaires.» Son nom: Top Model. De quoi faire rêver les filles.
Voyons un peu.
4 avril, 11.30: mesurer la bête
Une telle expérience appelle une caution scientifique. Nous nous en
remettons à un médecin du Forever Laser Institut à Genève pour
pouvoir faire un «avant-après» dans les règles de l'art. Le centimètre
sur la cuisse à dégraisser est froid. Comme sur les seins en attente du
cadeau lipidineux. On consigne le tour de taille, les fesses à leurs
parties supérieures et inférieures et, bien sûr, la piste d'atterrissage
de la graisse, son lieu de villégiature, la Guadeloupe de ma graisse:
mes seins.
4 avril, 20.30: premier contact
Le gel d'en bas est vert acidulé. Et pour ne pas confondre celui qui
appellera la graisse vers les seins, tel un dieu de l'Olympe interpellant
Sisyphe, est rose dragée. «Ne mélangez jamais le vert et le rose, a
insisté la vendeuse et lavez-vous bien les mains entre deux.» Se
pourrait-il que je me retrouve au bout du compte avec des fesses
gargantuesques et des seins en myrtilles? Loi de la pesanteur oblige,
j'imagine que pour les graisses, la chute est plus simple que
l'ascension. Je m'en enduis malgré tout. Premier contact, plutôt froid.
Le gel est sans volupté. Mais l'imagination n'en est pas inhibée pour
autant. Les graisses commencent-elles de bouger immédiatement?
Serait-ce cela que les philosophes appellent le voyage intérieur?
22 avril: à mi-parcours
Ah, rêver que les graisses bougent sans que j'aie le moindre effort à
fournir, quel délice. Du coup, j'en ai, le coeur léger, laissé tomber mes
séances de course à pied. Calme et volupté. Enfin le temps de relire A
la recherche du temps perdu. J'attends paisible et confiante, sous le
regard envieux de mes consoeurs au travail, que la graisse se bouge.
29 avril: l'envie de rompre
Vingt-cinq jours à m'enduire les cuisses de mon gel, comme on le
ferait des cuisses d'une volaille avec du miel. Me lasse de mes
cuisses. Me lasse de ce petit côté poisseux que Top Model laisse sur
ma peau. Au bienheureux bonheur des premiers jours, riches de
promesses et de questionnements a succédé une phase plus morose,
plus routinière. L'ennui me gagne. Les changements ne se voient pas.
Mais je garde confiance. Tout se passe peut-être secrètement pour
mieux apparaître au grand jour, à l'issue du traitement.
18 mai: le verdict
Les mesures finales opérées par le Forever Laser Institut cinq
semaines plus tard (une semaine de plus que le délai recommandé)
révèle ceci: rien. Disons que, de façon paradoxale, le corps a maigri là
où aucun gel ne lui a été administré, soit la taille. En revanche, les
fesses, dans leur partie inférieure, n'ont pas bougé d'un centimètre.
Joie, résurrection et allégresse, dans leur partie supérieure, elles ont
perdu un centimètre. (Un coût de revient de 275 francs le centimètre,
voilà qui est costaud). Mais las, contrairement aux promesses, cette
graisse-là n'est pas partie se lover dans les seins. Eux, conservent leur
mensuration au millimètre près. Qu'en déduire? La graisse est-elle
bien où elle est? Le dépaysement vers les seins ne lui disait-il rien? Ma
graisse personnelle préfère voyager local, comme d'autres dans leur
propre pays. Un petit saut au camping du coin mais décidément,
l'Asie, c'est trop loin...
Selon le fabriquant, certaines femmes «ont des seins aux adipocytes
déjà trop emplis». Est-ce à dire que ma poitrine est déjà trop grasse
pour accueillir encore quelques lipides supplémentaires? L'inventeur
du produit et directeur de la recherche Eric Soudant s'empresse de
rassurer: «Je n'ai jamais voulu ne serait-ce qu'insinuer que vous aviez
le sein gras, c'est simplement votre nature qui est ainsi faite. Vous
avez en quelque sorte atteint votre quota graisseux dans cette partieci
de votre corps.» J'y cherche une forme de compliment. Et me sens
moins seule lorsqu'il reconnaît que le produit échoue dans 40% des
cas. Malgré ce maigre résultat (fallait-il qu'au moins quelqu'un perdre
du poids dans cette histoire) la marque fait ses choux (gras) de Top
Model: depuis son lancement, en avril 2003, le produit est la meilleure
vente, toute gamme confondue, dans toute l'Europe, le Moyen-Orient
et l'Asie (à l'exclusion du Japon). Dans tous ces pays, de Séoul à Abu
Dhabi en passant par Berlin ou Bremblens, des femmes rêvent de
faire migrer leurs graisses et dépensent des centaines de milliers
d'euros pour ces pérégrinations. Combien? Tout ce qui concerne Top
Model est «top secret», s'entend-t-on répliquer. Un peu moins de la
moitié de toutes ces clientes paient pour un voyage strictement
imaginaire. Un bon gros sur-place. Qui n'a de réel que son coût. Bien
dodu, lui.