Aucun doute, il est vivant. Trois jours qu’on lui court après et
qu’on ne fait que lui chatouiller les pattes, au mieux, on lui coupe
la retraite. Il bouge, vite, se sert de tous les éléments naturels à
sa disposition. Quand on l’attend à l’ouest, il file vers le nord,
sachant que nous devrons déplacer toute notre logistique plus
lentement qu’il ne décide de changer de cap. Pour ceux qui
auraient encore des doutes, le feu est la voix de Dieu. Il n’y a
qu’à courber l’échine et subir sa loi. Les victoires ne sont que des
trêves, comme si la partie le lassait et qu’il attendait un instant
plus propice pour reprendre. Les moyens technologiques à notre
disposition sont dérisoires. Devant un paysage lunaire où l’on
pourrait avoir l’impression de l’avoir fait taire, mais la réalité est
là, sous nos pieds, il avance, se déplace, se prépare à sortir
ailleurs. Il est partout, nous entoure, attend que l’on baisse les
bras et se prépare à redémarrer. On l’attend, comme ennemi ou
comme un vieux compagnon de lutte. La fatigue nous laisse
hagards, comme si deux jours de lutte nous avaient remis à notre
place d’homme, impuissants, devant les forces de la nature. On
ressemble à de vieux boxeurs, sur lesquels les coups ont fait
tellement de dégâts qu’on ne sentira pas les prochains.
L’accalmie permet de faire le décompte des pertes. On se
regarde de loin, comme pour voir celui qui fera encore un bout de
chemin. Certains hommes ont été si près des flammes que le
reflet est encore dans leurs yeux. Le casque les a protégés, mais
le feu a laissé son empreinte sur eux, comme un tatouage, une
marque de fabrique. Depuis notre enfance, nous savons que
l’homme a évolué en domptant le feu, qu’avec son aide, on a
forgé l’acier, créé le meilleur comme le pire. Lorsqu’il redevient
l’ennemi ancestral, c’est à se demander qui domine qui. Il est
clair que cinq heures devant un mur de flammes de huit mètres
de haut vous forge comme une lame et que le feu ne se
préoccupe pas d’esthétique. Il prend la matière et la réduit de
telle manière que tout se ressemble. L’arbre ou le rocher,
l’homme ou l’olivier ont les mêmes aspects. Il n’y a que l’homme
qui, en utilisant le feu, a voulu mettre sa marque de fabrique
dans ce qu’il pouvait en tirer. Le silence est interrompu parfois
par la radio qui, avant de nous donner des instructions, nous fait
grimper le taux d’adrénaline. C’est elle qui nous dira si la nuit
sera de repos ou si le combat continue, avec pour nous, moins de
moyens et pour lui, la force de se montrer dans toute sa superbe.
La nuit, nous ne sommes rien. Juste des petits pions qui essayent
de l’entourer pour prévenir les gens qu’une maison se reconstruit
au contraire d’une vie. La journée, les habitants ne voient que la
fumée, l’odeur âcre de son haleine, mais le danger n’est pas
visible. La nuit est son domaine et, dans l’obscurité totale, il se
montre sans fards, exhibant ces différentes couleurs, signe de ce
qu’il consomme. Du jaune au vert, en passant par le bleu, les
flammes nous montrent ce dont il est capable. Repu mais jamais
vaincu, il laisse des terres vierges derrière lui où l’homme devra
suer pour y remettre du vert, y vivre. Jusqu’à ce qu’il décide de
revenir prendre son dû. Certains seront encore là, pour se battre.
D’autres iront ailleurs, dans l’espoir de ne plus s’y confronter,
oubliant presque que tout vient de lui. L’homme en fait se bat
pour ne pas payer son tribut au feu créateur, comme un
créancier qui essayerait de ne pas solder sa dette.
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