L'ÉDITORIAL

Lynndie, l'utile sorcière

ARIANE DAYER

Elle n'a pas pleuré, brûlons-la. Parce que Lynndie England, la
jeune soldate américaine accusée de torture n'a pas
«manifesté d'émotion» lors de son audition devant la
commission militaire, elle risque encore plus gros qu'avant.
De payer pour tout le bourbier irakien, de servir de fusible
pour l'entier du scandale de la prison d'Abou Ghraib.
Commode: elle se défend si mal qu'elle se laisse acculer au
rôle de sorcière isolée, soumise à aucun autre ordre que
celui de Satan.
De la sorcière, Lynndie England a toutes les
caractéristiques. Pas trop jolie, pas particulièrement
féminine, elle est soupçonnée de «perversité» sexuelle,
pour la nudité des prisonniers sur les photos, et pour
l'amant qu'elle rejoignait la nuit (ce qui est, paraît-il,
inadmissible). Au lieu de brandir, comme le fait une mère
digne de ce nom, son ventre de femme enceinte épanouie,
elle le cache sous un treillis militaire informe. Hier, elle
n'était «jamais à l'heure» dans son service, aujourd'hui elle
n'éclate pas en sanglot devant ses juges. Elle ne dénonce
personne avec hargne, elle ne fait rien comme on voudrait.
Elle risque trente-huit ans de réclusion.
L'opinion publique américaine et les autres vont-elles se
contenter de ce jugement-là? Tolérer que l'enquête en
responsabilité dérape vers le procès en personnalité? La
seule chance de Lynndie England est-elle vraiment qu'on
trouve la preuve formelle qu'un officier lui a dit: «Je
t'ordonne de tenir en laisse ce prisonnier nu»? Se contenter
de mettre en cellule cette femme-là est aussi absurde et
infantile que de croire qu'on effacera les exactions
commises en démolissant la prison d'Abou Ghraib. Quand
des soldats non formés sont utilisés comme gardiens de
prison, quand une armée ne sait plus pourquoi elle est
venue ni à quoi elle sert, quand les procès servent de
paravent, il n'y a pas de sorcière. Seulement une
responsabilité politique.