LA UNE

Eh l'abbé, ça sert à quoi de prier?

Après un vie folle d'action, d'intervention et d'indignation, le
fondateur d'Emmaüs voyage moins. Il prie. Au fait, est-ce bien
utile?

TEXTE: ARIANE DAYER
COLLABORATION: BÉATRICE SCHAAD

 Contre-jour. Il s'est placé de manière à mettre l'interlocuteur en
lumière, pouvoir lire sur ses lèvres parce qu'il n'entend plus
comme avant. Le temps que les yeux s'habituent, on ne voit
qu'une forme de crâne, des oreilles décollées, une silhouette
rapetissée. Un mythe a-t-il le droit de se courber? Ses idées se
seront-elles également tassées? Quand on a l'abbé Pierre devant
soi, 92 ans d'histoire, a-t-on le droit de bousculer un peu? De
poser la question du sens, de l'utilité? Après une vie d'action - et
quelle action! - l'abbé Pierre prie. Au fait, ça sert à quoi? «Cela
rebranche l'humanité avec la prise de courant», la réponse est
venue sans une hésitation, calmement: «Le malheur est venu du
débranchement de la prise. Il n'y a plus de contact avec la
source.» Soit. Mais des milliers de contemplatifs tentent de
remettre cette fiche depuis des siècles sans que le monde aille
mieux: «Ne croyez pas ça. La prière des moines et des moniales
porte la blessure du reste du monde. Ils n'ont pas besoin d'être
informés en détail sur la faim, la lèpre ou les catastrophes. Leur
choix de détachement permet la réception des plaintes de toute
la terre. C'est une évidence que là où il y a une intensité
d'amour, ça rejaillit partout où on en a besoin.»
Rencontrer l'abbé Pierre, rien que ça. La fascination et la trouille.
Le terrible désir de messie, avec la mesure consciente du
ridicule d'éprouver ce besoin. La peur qu'il le démasque trop
vite, qu'on ne puisse plus parler. N'a-t-il pas écrit dans ses
Confessions: «Pourquoi viens-tu? Viens-tu parler du travail à faire
pour tous? Ou viens-tu prêter au pauvre bougre que je suis je ne
sais quelle nouvelle et mythique perfection? Viens-tu pour me
canoniser ou assommer mon pauvre être?» Rajoutant plus loin:
«Laissez-moi faire mon travail et foutez-moi la paix.» Il faut
pourtant comprendre, puiser chez ceux qui restent. Ne pas
laisser passer le symbole de la défense des déshérités, le
fondateur de la communauté Emmaüs, sans avoir essayé de
saisir comment et pourquoi on se bat, pourquoi on prie,
comment l'un est le parallèle de l'autre.
Alfortville, banlieue de Paris. Sa mairie, son Monoprix et son
rond-point. Entre le franchement glauque et le paisible. Un
bureau tapissé de livres, une table carrée, une alcôve avec le lit
à une place à couverture en macramé. Col romain, veste mao,
un méchant gilet de laine grise, c'est ici que l'abbé vit
aujourd'hui. Ici qu'il prie, comme il a commencé à le faire il y a
longtemps, deux ans avant de devenir capucin de Saint-François,
sur un chemin forestier derrière les grottes de la ville d'Assises:
«C'est là que je me suis aperçu que, dans l'adoration, il y a
quelque chose d'une communion universelle avec les sept
milliards d'habitants de la terre, une source violente d'action.»
Bon d'accord, alors on s'y met tous et on déclenche le paradis?
Non, il n'en suggère pas tant: «L'Evangile dit: "Semper orate,
priez tout le temps" parce qu'il y a des actes de prière et des
états de prière. Si prier ce n'était que dire des mots ce serait
irréalisable, ça n'aurait aucun sens. C'est parce qu'il y a des
états de prière que les gens qui font au mieux ce qu'ils ont à
faire, même sans connaissance de la révélation, vivent dans la
sainteté. Ca peut être de se comporter en bon père de famille,
d'emmener ses enfants à l'école.»
Et le concret, le personnel? L'abbé Pierre ne prie-t-il jamais pour
avoir moins mal aux dents? «Je n'ai plus de dents, on m'a tout
enlevé.» Il sourit: «Bien sûr que je le fais. Mais c'est plus souvent
pour un malheur arrivé à l'un des membres de la communauté.»
Pour protester aussi. Devenu plus immobile, regroupé, les mains
déformées et tremblantes, l'abbé reste un champion de la
capacité d'indignation. Il l'a écrit: «L'âge ne change rien à
l'affaire, on n'est pas moins en colère en vieillissant.»
Aujourd'hui, il poursuit: «Mon Dieu, je vous dit oui mais je ne
comprends rien à l'univers. Vous avez guéri des lépreux mais
vous aviez le moyen de guérir la lèpre en entier! Le catéchisme
assène: "Je vous aime parce que vous êtes infiniment bon." Mais
comment dire ça à une nana à qui on vient d'amener son fils
écrabouillé?»
Il a dit «nana». Il parle comme ça, presque trop simple, presque
populiste. L'extraordinaire sens des formules qui l'a consacré
«voix des sans voix». Qui fait osciller son discours entre une
chanson des Enfoirés - «Il faut que la voix des hommes sans voix
empêche les puissants de dormir» - un morceau de rap - «Je
souffre de la souffrance des souffreteux» - ou un slogan
publicitaire: «Un sourire coûte moins cher que l'électricité et
donne plus de lumière.» Des mots pleins, entiers, assumés, qui
ne s'embarrassent pas du chichi des nuances. Une planète où il
n'y aurait pas d'adjectif, pas d'entre-deux, rien que la terre et le
ciel: «Le monde ne dort plus, l'une de ses moitiés tenue éveillée
par la faim et l'autre par la peur des affamés.» Cette force du
verbe a fondé son impact de prêtre, de résistant, de député, de
fondateur des communautés de chiffonniers d'Emmaüs, de
créateur de la Fondation Abbé Pierre pour le logement des
défavorisés, etc. Elle a permis, aussi, de lancer sur les ondes
radio, le premier février 1954, la fameuse «insurrection de la
bonté»: «Mes amis, au secours! Une femme vient de mourir
gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard
Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on
l'avait expulsée. Chaque nuit, ils sont plus de deux mille
recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque
nu (...). Une seule opinion doit exister entre hommes: la volonté
de rendre impossible que cela dure. Je vous en supplie, aimonsnous
assez tout de suite pour faire cela.»
S'il voyage moins, après une vie «d'extravagance», il suit
l'actualité de près: «Les Etats-Unis dépensent de l'argent pour
reconstruire des prisons irakiennes. Je connais les bidonvilles
américains, celui de Chicago, c'est insupportable. Qu'on se dise
au moins qu'on bâtira moins vite ces prisons mais qu'on utilisera
la moitié de cet argent pour donner un toit à ces gens!»
Comment comprend-t-il les extrémistes musulmans? «Pourquoi
vont-ils si loin? Demandez-vous pourquoi les moines de
l'Inquisition allaient si loin? N'oublions pas que les croisades ont
été faites au cri de "Dieu le veut!" Tous les êtres humains sont
fragiles et vulnérables. Quand on fait une interprétation littérale
de la Bible ou du Coran, le fanatisme balaie tout.» Il sait
exactement où sont les livres dans la bibliothèque: «Tenez,
passez-moi celui-là, le Coran. Le problème c'est rarement les
textes, mais l'interprétation qu'on en fait, les commentaires
qu'on rajoute». Il a marqué une page, pour répondre à ses
questions sur le port du voile: «Mahomet parle: "Dis à tes
épouses, dis à tes filles, dis à tes femmes de resserrer sur elles
leur mante. C'est pour elles le moyen d'être reconnues, de ne
pas être offensées. Allah est grand." A partir de là, ce sont les
commentaires qui ont prescrit de ne laisser apparaître que les
yeux.»
Ses opinions, il se les forge après beaucoup d'écoute, beaucoup
de lectures et de méditation. Des positions libres, même si,
comme il l'a dit un jour, en évoquant Dieu comme le vent: «La
seule liberté que l'homme a, c'est de tirer sur la corde pour
tendre la voile ou la lâcher.» L'indépendance de ton ne lui vaut
pas toujours l'approbation de l'Eglise officielle. Ainsi, ose-t-il, par
exemple, affirmer: «Les déplacements fastueux du pape ont
endetté des diocèses pauvres pour des années.» Il n'est
d'ailleurs pas certain que genre d'isolement parmi ses pairs le
touche. Quand le mot «solitude» apparaît dans son discours, il
est moins politique, plus personnel. Dans un entretien récent, il
répond à une question sur le désir en regrettant plutôt une
certaine forme de «tendresse»: «Je n'ai que parcimonieusement
connu les tendresses de Dieu, elles n'auront pas été une
consolation, sinon de manière fugace. J'ai souffert de ce manque
de chaleur qui enferme dans une sorte de solitude.»
Retour à l'actualité. S'il rencontrait aujourd'hui Ben Laden, il lui
dirait: «Tu te trompes, avec ces massacres où tu tues tout le
monde. En même temps, j'ai pitié parce que si tu en es arrivé à
ça, c'est par désespoir.» Et il enquêterait un peu sur le passé: «Il
doit y avoir quelque chose dans son enfance, dans son
adolescence, qui l'a amené à devenir le personnage qu'il est.»
L'abbé connaît les imprécations de l'écrivain Houellebecq,
qualifiant l'islam de «religion de merde»: «Ce sont des propos
non seulement inutiles mais malfaisants. Le fanatisme peut
guetter toutes les religions. L'évangélisation chrétienne a été si
souvent parallèle à la colonisation.»
Et s'il rencontrait...? Il lève légèrement une main, cligne des
yeux: «Vous savez, il va falloir qu'on arrête. Je vais devoir aller
me coucher un moment. J'ai l'air de tenir comme ça, mais avec
la vieillesse... Vous vous rendez compte, ça fait trois quarts
d'heure qu'on parle!» Ses 92 ans, il a peu écrit sur le sujet, mais
davantage sur la suite, qu'il attend sans crainte, comme il le dit
dans ses Confessions: «Plus j'avance en âge et plus je suis
convaincu qu'il y a deux choses essentielles dans la vie à ne pas
rater: aimer et mourir.»
Généreux, il assume son rôle d'icône vivante, tire sur la main
qu'on tend pour pouvoir vous embrasser sur les deux joues,
avant de lancer un curieux: «Bon courage.» La porte se referme
sur lui. Peut-être prononcera-t-il, pour s'endormir, les mots de
chaque fois. Pas ceux du catéchisme, où il faut «aimer Dieu
parce qu'il est infiniment bon». Non, les siens, plus étranges,
plus absolus peut-être: «Mon Dieu, je vous aime parce que vous
êtes vous, et, cela, j'en ai la certitude dans la perfection. Le
monde, je n'y comprends rien.»