Il est celui qui s'émerveille – «Quelle belle bête!» – devant le
rampant noir que vous trouvez immonde. Celui qui trouve
passionnant ce que vous trouvez superflu. Celui qui aura plaisir à
raconter, hilare, au citadin douillet que vous êtes, mille histoires
abominables mais véridiques de bêbêtes. Malgré un sourire
récurrent, des yeux bleus pétillants, Max Hagner donne l'image,
du moins le pense-t-il, d'un «mec bizarre». Un mec affreux plutôt,
affreusement drôle.
Où l'on apprend
que Max est le 2e du nom «Bienvenue dans l'antre du dératiseur!» Nous sommes dans un
sous-sol lausannois. Chez Max Hagner, 58 ans, 2e du nom. Dans
une des caves que le désinfesteur squatte depuis des décennies
dans le sud de la ville. Un des quartiers de prédilection, entre
autres cousines, des blattes germaniques et orientales – en
pleine prolifération cette année, la canicule de l'an dernier sans
doute... Un piège à cafard par-ci, une blatte écrasée par-là, les
sous-sols loués à bon marché par Max Hagner ont, comme
nombre d'immeubles romands, des «sous-locataires». Après
l'américaine, la rayée, cette année, c'est l'ectobius, la forestière:
«Une blatte qui vole très bien et entre un peu partout.» Oui, la
maison Hagner (7 personnes à plein temps, 900'000 francs de
chiffre d'affaires) enregistre 1600 nouvelles demandes de
désinfestation chaque année. Parmi ses clients: des privés, les
villes de Genève et de Lausanne ainsi que… 120 régies
immobilières de Delémont à Zermatt. Les cafards représentent
environ 70% des interventions, guêpes, fourmis et autres rats, le
30% restant.
Où l'on apprend que
l'homme a gagné au loto L'homme, ça crève les yeux, est passionné par son métier. Alors,
lorsqu'il part en vacances au Mexique ou sur la Côte d'Azur, Max
Hagner emporte son «petit nécessaire» et pose des pièges par-ci,
ouvre des égoûts par-là: «On affine les méthodes.» Lorsqu'il
gagne 27'000 francs à la loterie à numéros, c'est pour s'envoler
avec femme et enfants à New York, capitale mondiale des
cafards. Lorsqu'il part naviguer sur Cigale avec un copain de chez
Novartis, «c'est pour continuer à parler de petites bêtes» comme
avec «Madame Hagner» qui travaille dans l'entreprise comme
facturière. En fait, il ne sort jamais complètement du cadre, sauf
peut-être lorsqu'il peint, une passion qui l'a repris assez
récemment. Adolescent, Max Hagner s'était lancé dans un
apprentissage de dessinateur-architecte: quatre ans, «la seule
période» où il n'entend pas «parler de bestioles».
Car Max est tombé dedans quand il était petit. De son père,
l'autre Max Hagner , il a tout (ap)pris. Son prénom, son métier,
son caractère, sa moustache (qu'il n'a osé raser que récemment,
de longs mois après le décès de son père) et sa passion pour tout
ce qui touche «aux humains et aux animaux». C'est en 1937,
après un premier mariage et un détour en Allemagne où il dirige
une fabrique… d'ailes volantes que Max Hagner père crée
l'entreprise à la Tour Métropole de Lausanne. Il épouse en
secondes noces «une jeune fille en fleur» avec laquelle il aura
neuf enfants dont Max, 4e arrivé et 2e garçon. En 1950, un drame
bouleverse la famille qui vient d'«émigrer au sud de la ville»: le
grand frère de Max décède d'une hémorragie cérébrale après
avoir été roué de coups dans sa cour d'école. «Ça se passait déjà
à l'époque…»
Connue dans tout le quartier notamment pour corneilles
apprivoisées sur le balcon (et ses rats au dépôt), la famille ne
bougera plus de là. Mme Hagner-mère occupe du reste encore le
4 pièces de 85 m2. Et Max d'évoquer la chambre des parents qui
servait de bureau à Mme Hagner et la salle à manger où M.
Hagner, de retour de dures journées passées à pulvériser hôtels
et appartements d'hydrocarbures, se restaurait dans le calme.
Max, comme ses frères et soeurs, mange à la cuisine et n'est
invité qu'à tour de rôle à la table paternelle «pour apprendre à se
tenir». A la fois «très sévère» et «d'une générosité affolante», le
père apprendra à Max à préparer des produits, comme «la
mouture de céréales». «On nous a toujours laissé jouer et on
nous a pris quelques heures pour aider.»
Puis un peu plus. A 14 ans, Max quitte l'école et se met au
service de son père. «Je suis le seul à avoir eu le même prénom.
Peut-être que j'ai eu un petit conditionnement...» C'est la belle
époque des punaises des lits. «Il y en avait partout et personne
ne savait comment les détruire.» Après s'être essayé au souffre
(«Ça oxydait tout!») et au gaz cyanidrique, Max Hagner-père
opte pour le DDT que la maison Geigy lui a demandé de tester.
Le jeune Max écume à quatre pattes les sous-sols de la ville («Je
les connais tous») en répandant la poudre dans les caves, «tout
un art»: «Je voulais être performant dans le travail qu'il me
confiait.»
Son apprentissage de dessinateur-architecte terminé, Max hésite.
Va-t-il répondre à la demande de son père, travailler pour la
maison Hagner (aucun autre enfant n'était intéressé à reprendre
l'affaire) ou continuer dans le dessin. Et puis va-t-il se marier
avec la jeune fille qu'il fréquente depuis ses 18 ans? Il demande
un «temps de réflexion» et part avec trois copains faire 11'000
kilomètres de stop à travers l'Europe. Parti avec 260 francs en
poche, le jeune homme revient six mois plus tard avec son
«premier billet de mille francs». Max se rappelle avec bonheur de
ces semaines sur un charbonnier norvégien «à taper la rouille et
à tenir la barre...» avec des repris de justice allemands. De retour
en Suisse, il sait ce qu'il veut: se marier («Elle était d'accord
d'épouser un dératiseur») et travailler avec son père.
Où l'on apprend que deux Max
au boulot, c'est pas jojo
«Quinze ans épouvantables! Un conflit de générations... pas sur
le plan technique, mais tout le reste... Ma mère a subi toute la
crise.» Max devra ensuite se battre pour reprendre la tête de
l'entreprise. Son père: «Je ne te donne pas deux ans pour te
casser la figure!» Vingt ans plus tard, Max sourit. On est loin des
techniques d'alors. Pour pouvoir faire les pulvérisations, dans la
grande hôtellerie notamment, l'usage était de débarrasser les
cuisines jusqu'à la dernière fourchette. «C'est épouvantable ce
qu'on faisait subir aux gens, mais c'était efficace. On ne trouvait
pas facilement des gens pour pulvériser 8-15 litres
d'hydrocarbures avec un masque sur le nez pendant 8 heures.
Maintenant, ce n'est plus du tout comme ça, on travaille avec des
gels, un travail cosmétique. C'est plus rapide, on y a gagné au
niveau protection et odeurs mais c'est aussi plus subtil, ça
demande plus de surveillance.» Pour l'aider, Max Hagner fait à
son tour appel à ses enfants: «A 16 ans, ils ont eu droit à leur
masque et leur salopette et à 20, ils ont demandé à être libérés
de ces contraintes!»
Le désinfesteur n'est «pas amoureux des cafards». «Très
fainéant», il n'aime pas apprendre, mais «comprendre». La blatte
rayée qu'il a capturée chez un particulier n'est pas inintéressante
à observer mais Max Hagner ne va «pas pour autant aller lui
enlever une patte pour voir si elle court moins vite!». «C'est bien
l'observation qui est intéressante, celle des bêtes comme celle
des gens.»
Où l'on apprend
que le bon sens se perd
Et en matière d'observation de la gent humaine, Max Hagner est
servi. «On a des gens en état de panique oui. Des gens qui
partent à l'hôtel parce qu'il y a un rat dans le salon. On essaie de
les mettre en confiance, mais... ce n'est pas facile. Il y a des
choses qu'on ne peut pas raisonner.» Il faut dire que nous autres
citadins serions de plus en plus douillets. «Tous les jours, on a
des choses invraisemblables. C'est de la folie!» Et le désinfesteur
d'évoquer ces citadins qui partent à la campagne et «ne
supportent rien», comme le locataire d'une villa inquiété par des
fourmis près de son garage après avoir été envahi dans la
maison une année précédente. Ou ce «sacré gaillard» qui ne
supporte pas la vue d'une souris. «Je trouve curieux, mais tout
existe!» La notion de «grouillement» avec les insectes et la
«rapidité de déplacement» des bêtes renforcerait encore la
phobie générale. Mais contrairement aux idées reçues, ce sont
les lieux malsains qui sont le plus épargnés: «C'est quand il n'y a
plus de bêtes qu'il faut s'inquiéter. Les rampants, si c'est tout
gras et tout collant, ils ne vont pas aimer.» Avis aux paniqueurs,
mettez de la moquette («Les blattes n'aiment pas, elles se
prennent les pattes dedans»), et évitez le rez-de-chaussée et le
dernier étage.
Mais il n'est pas que les cafards, les rats posent aussi leur lot de
problèmes. Un ou deux cas nouveaux par jour ouvrable. Et Max
Hagner de se remémorer le téléphone d'une vendeuse de la très
chic rue de Bourg à Lausanne. «Elle me dit: "Je suis dehors du
magasin, les clients sont dedans et le rat aussi!" Je lui ai répondu:
"Il ne faut pas l'effrayer. A la limite, vous pouvez lui parler."
J'arrive, toutes les vendeuses du coin étaient devant le magasin:
"Vous vous rendez compte?! Il me dit de causer au rat!"» Des
rongeurs qui se baladent à l'air libre, mais aussi (rassurez-vous,
les cas ne se produisent que tous les quinze jours...) dans les
toilettes. Dans de tels cas, et contrairement à ce qu'a fait une
fois «un brave policier appelé en urgence qui a tiré avec son
arme dans la cuvette!», Max Hagner va essayer de capturer le
rat. Comme dans cette banque: «Le rat ne voulait pas bouger,
alors on a mis une trappe et du bon jambon cru – du Parme, c'est
important – avant de fermer les lieux pour le week-end. Le lundi,
on trouve deux rats noyés dans la cuvette! Le jambon est
toujours là et la trappe n'a pas bougé. Les deux rats s'étaient
sans doute battus à mort.»
A l'approche de la soixantaine, Max Hagner n'est pas près de
rendre son tablier: «Je ne pense pas prendre ma retraite avant 70
ans.» Ses enfants? Ni l'un ni l'autre n'assureront la relève, ils ont
pris une autre voie. Des neveux, nièces? Qui sait? «Ça me plairait
que l'entreprise reste dans la famille.» |