Kimali de Rothschild: «J'arrête la
tournée»
Ses fans croyaient à un caprice, ils sont tombés de
haut. La star du Knie a quitté précipitamment la
tournée pour subir une délicate intervention.
Convalescente, elle se confie.
TEXTE: KIMALI DE ROTHSCHILD
ADAPTATION: FLORENCE PERRET
Les dernières heures ont été difficiles. La longue route
de Berne à Rapperswil en particulier, aussi
interminable que le Berne-Genève que je m'apprêtais à
faire: 130 kilomètres d'un coup et dans la direction
opposée, 3 heures de route. Oui, de route, je suis le
seul à ne pas prendre le rail et à bénéficier depuis
quinze ans d'une roulotte particulière au toit
hydraulique rabattable qui permet de passer les ponts.
Elle me paraissait si grande quand j'étais petit. Ça a
changé. Un coup couché, tête dressée, un coup
debout, cou courbé. Mais ça va, je prie surtout pour
que le conducteur fasse gaffe, à choisir je préférerais
finir comme Betsy, foudroyée l'an dernier, la tête
haute, dans son parc Disney de Floride, que comme
ma cousine du cirque Arlette Grüss morte d'un arrêt
cardiaque lors d'un accident de la route. Je roule donc,
partagé entre la frustration de quitter la tournée, la
joie de revoir la petite famille - cinq mois déjà! -, et
l'inquiétude préopératoire.
Depuis début août, depuis Lucerne, je les voyais bien
s'affairer à mes pieds. Plus qu'à l'accoutumée. Frédy et
le Dr Ueli faisaient comme si de rien n'était mais je
voyais bien à leur air inquiet que quelque chose se
passait. Je boitais. Toujours à cause de cet ongle, celui
de la patte avant gauche. Pas incarné, non, mais de
travers et trop long. La faute à l'arthrose qui m'a pris
petit à petit. Depuis la nuit des temps, avant même
que nos cous deviennent si longs, les pattes ont
semble-t-il toujours été le talon d'Achille des Giraffa
camelopardalis. Comme le dit en substance Sabrina, la
nouvelle recrue de la maison sous le charme de mes
yeux aux longs cils, un tel poids sur des pattes si fines,
ça ne pardonne pas. Et à aucune race. Kimya de
Massaï, la silencieuse, en est la preuve viv.., enfin la
preuve. Celle qui a donné sept petits au zoo de Bâle a
été endormie le 10 septembre dernier à l'âge de 18
ans, à cause de… problèmes chroniques aux pattes.
J'en ai 19. Sale temps pour les girafes.
Où l'on apprend
que je pourrais tuer un lion
Heureusement que depuis le début de la tournée,
Lahoucine, qui persiste malgré mon évidente
supériorité à me lancer des "mon bébé", est aux petits
soins. Mais ni les médicaments, ni la crème du Dr Ueli
n'ont suffi. L'ongle ne s'est pas redressé. J'ai craint le
pire, la radiographie l'a confirmé. Verdict: il faut opérer.
Et pour opérer, il faut endormir. Car, comme l'explique
très bien Chris, mon attaché de presse, on ne peut pas
couper l'ongle comme ça. Contrairement à ces braves
pachydermes, qui se laissent limer et polir les ongles
sans bouger une oreille. Moi, je pourrais donner, sans
forcément le vouloir absolument, de très forts coups de
pieds. En fait, je pourrais même tuer un lion, qu'il dit,
Frédy. C'est gentil de sa part, mais ça reste encore à
prouver. 1) Parce qu'il faudrait déjà que j'en croise un
2) Parce qu'avec cette arthrose, je suis sacrément
diminué.
Il n'empêche. J'étais tout retourné. Mes huit
colocataires à rayures, les zèbres de Grant, ont eu
beau tout faire pour me rassurer, je me sentais blessé,
inutile, plus bas que terre. Moi, le plus haut mammifère
de la terre, le plus courtisé de la tournée, le plus cool
du zoo, allais devoir renoncer.
Et Dieu sait si ces huit mois et demi de tournée me
font du bien. Ça étonne toujours Frédy de me voir si
content au printemps quand j'aperçois ma roulotte.
Alors imaginez le drame, disparaître de la tournée
plusieurs semaines, plusieurs mois, aussi longtemps
que le temps de la guérison. Voire pire si l'opération…
Où l'on apprend que le girafon
tombe de 2 mètres de haut
On est partis avec Lahoucine. Le camion a roulé, on est
enfin arrivés. Je me suis déplié, redressé. C'est alors
que je les ai vues. Elles étaient toutes là, plus belles
que jamais. Diva, 23 ans, Mara, 9 ans, Luana, 5 ans, et
Aïsha, 3 ans. Mes partenaires, mes filles, mes
partenaires et mes filles à la fois, mes filles et petitesfilles.
Celles avec qui j'ai eu en onze ans 9 petits, dont
le dernier le 17 mai. Tous des Rothschild, une belle
race devenue rare. Tous tombés de… 2 mètres de haut
à leur naissance. Depuis tous les mâles sont partis,
dans des zoos de Naples ou d'ailleurs. Les femelles -
elles valent deux fois plus cher - sont restées. Un
rapide topo?
- La fidèle Diva m'a donné 1) Baluku en 1993,
premier girafon de Rapperswil 2) Mara, baptisée
par Maria Walliser 3) Kwaheri-le-trouillard 5)
Luana 8) Ronaldo, baptisé par Simon Ammann.
- Mara, ma fille qui m'a aussi donné 4) Malindi et
6) Aïsha.
- Luana, ma fille, qui m'a aussi donné 7) Rivaldo
et 9) Samiro.
- Aïsha, ma fille et petite-fille qui ne m'a encore
rien donné mais qui a été baptisée en grande
pompe par Stéphanie de… ok, j'oubliais.
Bref. Je les ai retrouvées comme je les avais quittées le
21 mars dernier, après les premières représentations
de Rapperswil. Dans la hutte à l'abri des regards.
Intimité et repos: telles étaient les recommandations.
Lahoucine est reparti pour Berne avec ma roulotte, la
no 100. Le lendemain, je lui manquais déjà. Lahoucine,
bien que le sien n'atteint évidemment pas le mien (11
kilos pour 60 centimètres de long) a un coeur gros
comme ça.
Où l'on apprend
mes origines irlandaises
Il n'a pas pu assister à l'opération. J'aurais préféré mais
c'était le jour de l'arrivée à Genève, le 6 septembre
dernier. Je sais qu'il y a pensé, qu'il aurait pleuré si
quoi que ce soit était arrivé mais on ne peut pas être
chef de la ménagerie du cirque et être à l'autre bout
du pays en même temps. On m'a endormi, immobilisé,
le temps de couper cet ongle douloureux, de découper
et de fixer le morceau de bois sous mon sabot pour le
maintenir droit. Quand je me suis relevé, je n'avais pas
vraiment la frite. Le premier jour, je n'ai rien mangé. Et
puis je n'arrivais pas à bien poser la patte, j'avais l'air
de quoi moi? Heureusement, le public ne m'a pas vu
dans cet état. Petit à petit j'ai recommencé à manger.
Un peu. Maintenant ça va, comme le dit Lahoucine, il
suffit que je voie mes femelles pour que je me sente
mieux.
Chris a raison. Les chances de reprendre la tournée
sont quasi nulles. J'espérais pouvoir revenir pour
Lausanne, mais je pense que je vais arrêter là pour
cette année. Heureusement que je n'avais pas de
spectacle durant cette tournée. Ç'aurait pu, j'ai quand
même été l'un des premiers de ma famille à entrer en
piste après Lucky, en 1962, sur lequel Frédy grimpait à
l'aide d'une échelle et se tenait à un collier. La
première fois que j'ai travaillé moi, j'avais 3 ans. C'était
en 1988, une année après être arrivé du Safari Park
irlandais qui m'a vu naître. Cette année-là, Frédy m'a
fait faire des tours de piste au galop et manger dans
une corbeille en écartant les pattes, comme nous
seules savons le faire. Un franc succès. Pour la tournée
2000, j'ai accepté qu'on me selle et qu'on me monte
au galop. Mais la consécration a eu lieu en 2002, un
moment qu'on travaillait dessus avec Frédy. Cinq
chameaux couchés, moi debout et des zèbres sautant
par-dessus les bosses et se faufilant entre mes pattes.
Le public a adoré. C'est la moindre.
Ces deux dernières années, je me suis contenté d'être
là, dans mon enclos électrifié (à force de me gratter
contre les barrières…), à faire risette aux bambins qui,
désolé les autres, ne veulent voir que moi et ma
langue noir bleuté de 50 centimètres. Alors pour en
rajouter, je marche à l'amble, à côté des tigres (je ne
suis pas peureux), bref je frime (Lahoucine trouve ça
normal, je suis un mâle). Intelligent, sensible,
indépendant, j'ai tout pour plaire finalement, n'en
déplaise à Dimitri qui lors de sa tournée ici en 1970, a
refusé de travailler avec nous en raison de notre
agressivité. Faux, rétorquent ceux qui me connaissent,
je ne suis pas agressif, même s'il est vrai que j'ai un
caractère assez fort. Disons simplement que je ne fais
ami-ami qu'avec ceux que je reconnais et que
j'apprécie.
Comme un chien, dit Lahoucine. Mais là, il va trop loin.
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