LA FICTION

Double parricide dans le canton de Genève.
Un enfant sur trois haïssait ses parents au point de les massacrer

Une phrase, trois enfants, trois perceptions

TEXTE: JEAN-JACQUES BUSINO

Jamais je n'aurais pensé devoir juger quelqu'un. Me retrouver dans une salle
de Tribunal à comprendre les motivations d'un homme qui tue son père et sa
mère font que je perds la plupart de mes repères. Un homme une femme.
Deux personnalités qui s'unissent pour le meilleur et pour le pire. L'enfant
qui vient est un mélange de caractères, eux-mêmes issus de personnalités
différentes. Magie de l'alchimie, malgré des milliards de naissances, il n'y a
toujours pas de méthode pour que le sens des mots ne devienne pas la mort
des sens.
La fessée était la sanction usée par la mère pour garder le contrôle. Le père
en définissait les limites par un code prédéfini. Une phrase banale qui ne
dévalorisait pas la mère, une façon de lui dire de s'arrêter, sans que les
enfants sentent le désaccord parental.
- Quelle qualité de fessée. Comme elle les distribue bien.
À chaque fois que la mère levait la main sur un des trois, le père arbitrait.
Lui, effrayé par sa force n'utilisait pas les mains. Vingt ans après, les
souvenirs d'enfance ont des colorations différentes. L'aîné ne se souvient
pas de l'avoir entendue, le second savait que la phrase était le gong final,
tandis que le cadet de la fratrie considérait son père comme un sadique
pervers qui adorait voir sa femme frapper ses enfants. Chaque correction
devenait une humiliation, une négation de sa personne. Pas de pardons, les
blessures ne cicatriseront jamais.
Education égale dans la forme et sur le fond, pas de traitement de faveur,
des enfants aimés à part égale.
Aucun signe prémonitoire, pas de volonté de nuire, des mots d'amour perçus
comme des reproches, des silences ou du déni. Volonté de bien faire, accord
parfait des parents devant les enfants. Méthode d'une époque, véhiculée par
les spécialistes, il fallait que les enfants voient les parents comme un bloc.
La moindre faille donnait du pouvoir aux enfants donc déstabilisait le
couple.
La phrase s'envole et arrive où elle veut. Perception unique en fonction de la
place dans la fratrie, de l'instant, de la prédisposition à recevoir, sans que la
personnalité de l'enfant modifie le sens des mots. Volonté de faire le bien ou
de bien faire. Faire au mieux pour le meilleur. Avancé à tâtons en tentant
que le faire ne devienne pas du fer, le mieux le pire, les mots la mort.

Envie de réagir? courrier@journalsaturne.ch