HISTOIRES DE L'ART
Sarah et les larmes amères
Mariée à 17 ans au prince héritier du Brunei, Sarah Salleh a
désormais son avenir derrière elle.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Au XVIIIe siècle, le mariage d'une jeune fille d'à peine quinze
ans avec un vieil aristocrate fortuné n'était pas seulement
une affaire lucrative, c'était un formidable tremplin pour la
vie. Bien vite, en effet, l'épouse se retrouvait veuve et
idéalement sans enfants. A la tête d'une immense fortune et
d'un domaine fastueux, déjà libre et encore belle, elle
pouvait commencer à mener le grand train qu'elle avait
toujours rêvé, s'entourant d'une cour de beaux jeunes
hommes qu'elle maniait à sa guise. Elle tenait salon, invitait
les encyclopédistes, s'entretenait avec La Mettrie, dissertait
librement de l'impossible présence de Dieu au sein de la
mécanique céleste. Telle était par exemple, la situation de la
belle Araminte, dans Les Fausses Confidencesde Marivaux.
Le destin de Sarah Salleh, jeune roturière de 17 ans et
l'épouse depuis peu du prince al-Muhtadee Billah Bolkiah du
Brunei, son aîné de 13 ans, ne sera hélas jamais celui-là. Elle
entre de plain-pied dans un royaume qui muselle la presse,
interdit la citoyenneté aux étrangers et cantonne la femme
au rôle de génitrice. Prise dans l'étau d'une monarchie vieille
de 600 ans, Sarah pourrait bien suivre le destin tragique de
la princesse japonaise Masako, brillante universitaire dont
l'état de santé se dégrade depuis son mariage avec le prince
Naruhito. Les monarchies encore en vigueur dans notre
monde offrent en effet les symptômes d'une gangrène
dégénérative, à l'image des Grimaldi qui s'embourbent dans
la presse people et des Windsor qui alimentent la rubrique
des chiens écrasés. Obsolètes, agrippées à leur protocole
étouffant pour se prouver qu'elles existent, condamnées à
l'inauguration d'une halle aux grains ou au vernissage d'une
plaque commémorative, les monarchies contemporaines
survivent en plagiant feu leur pire ennemi, la roture, qui
imposa sa loi au moyen de la spéculation immobilière ou de
l'exploitation pétrolifère.
Les peintres russes du XIXe siècle n'ont cessé de dénoncer
ces mariages contre nature où de très jeunes pubères
étaient arrachées à leurs jeux d'enfants pour être mariées de
force avec de vieux messieurs dont la fortune assurait la
pérennité d'une famille déliquescente. On en veut pour
preuve la célèbre Mésalliance (1862) de Vassili Pukirev. Dans
le décor étouffant d'une église sans fenêtres, une jeune fille
s'apprête à marier un vieillard grincheux sous les yeux d'une
marâtre mercantile et de deux vieux messieurs jaloux.
Perplexe, l'ecclésiaste se penche vers la jeune fille dont il
quête une parole d'approbation qui peine à venir et sortira
dans un soupir. Dans un instant, la bougie qu'elle tient à
peine dans la main gauche va tomber et s'éteindre comme
une âme blessée. Le peintre s'est représenté derrière elle,
bras croisés, désapprobateur, fixant le futur époux avec
écoeurement.
Les yeux rougis par les larmes, la robe et les fleurs couleur
de linceul, elle a désormais l'avenir derrière elle. Sarah aussi,
mais elle l'ignore encore. Au Brunei, la fête bat son plein
pour encore une semaine.