L'ÉDITORIAL

La dictature, vraiment?

ARIANE DAYER

Une dictature. C'est ce qui nous menace. Pascal
Couchepin assure que son collègue du Conseil fédéral,
Christoph Blocher, est en train de nous mener à la
dictature en jouant sur les émotions d'un peuple
mythifié, qu'aucune institution ne viendrait plus
tempérer. Jamais, dans l'histoire récente, on aura vu
surgir un mot aussi puissant dans les bisbilles de
ministres. Jamais, ils n'étaient allés aussi loin.
Une dictature, vraiment? Cela revient à dire que les
Suisses ont refusé la naturalisation facilitée parce qu'ils
étaient débordés par des émotions impures,
encouragées par un conseiller fédéral sournois et une
UDC infâme. Cela revient à dire que nous sommes des
imbéciles manipulables. Etrange démocratie, où, pour
déculpabiliser le citoyen, on le déresponsabilise. On le
traite en gamin.
Il est à craindre, hélas, que ce vote ne soit pas
seulement irrationnel. Que les Suisses n'aient pas
refusé la naturalisation pris par une poussée de fièvre
fétide et enivrés par une campagne abusive. Qu'ils
n'aient pas non plus réellement «peur» de l'étranger,
explication qui serait une autre manière de les
déresponsabiliser. Non, c'est plus complexe: ils vivent
une radicalisation de la notion de nationalité. Ils
projettent sur elle leur idéal de rareté, d'exception, de
supériorité. La certitude que la suissitude est un droit
du sang. Dans un monde qui bouge, qui devient de plus
en plus flou, il ne reste que cette définition de nous,
tangible, le passeport.
L'histoire a montré que la sape des institutions au profit
d'une mythification du peuple est dangereuse. Certes.
Mais la Suisse n'est pas, aujourd'hui, une dictature. Ce
qui se joue à Berne est d'abord de la tactique politique.
L'UDC force le trait de ses provocations pour que la
participation de Christoph Blocher au Conseil fédéral
n'amolisse pas son image. Le Parti radical mime le
barrage pour se repositionner comme celui de la raison,
donc de l'économie.
Aux élections fédérales de l'an passé, l'UDC faisait
26,6% des voix. Aujourd'hui, la naturalisation est
refusée à plus de 50%. Un bond inquiétant. Théâtraux,
nos conseillers fédéraux truffent leurs répliques de
«dictateurs» ou «manipulateurs». Mais nous, les vrais
auteurs, quelle pièce jouons-nous?

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