LE PORTRAIT
Jean-Noël, le ressuscité
Il semblait fini, détruit. Mais il est revenu. Conseiller national, bardé
de conseils d'administration, Jean-Noël Rey est à nouveau un
interlocuteur de la nation. En quoi est-il bâti?
TEXTE: ARIANE DAYER
C'est une question de rondeur. D'âme, s'entend. Jean-Noël Rey a
l'âme ronde, alors il rebondit. Tranquillement, ploup, ploup, comme
une bulle éternelle. Démissionné de la direction de La Poste en 1998,
impliqué, les deux années suivantes, dans un procès à scandale qui
aurait pu le laminer, il avait tout pour sortir de route. Pour crever la
bulle et quitter la sphère publique. Mais, ploup, il est revenu. Plus
frétillant que Zébulon. Ne se contentant pas de créer une entreprise
postale privée, d'agir dans plusieurs conseils d'administration, le
socialiste a repointé son nez à Berne. Elu conseiller national en 2003,
devenu membre de la puissante commission des finances, il est
aujourd'hui interviewé sur tout. Certains le voient même entrer au
Conseil d'Etat valaisan. Une vraie résurrection, fait rarissime en
Suisse: «C'est un peu ça, oui», sussure-t-il, gourmand, la bouche en o.
«On a voulu m'assassiner politiquement, mais je suis toujours là.» Et
de se raconter à la troisième personne: «L'opinion publique s'est
rendue compte que quelque chose ne jouait pas avec ce qu'on leur
disait de Jean-Noël Rey, elle a compris que c'était une bataille
politique et n'a pas voulu que cela aille plus loin.» Pour autant, ses
premiers pas au Conseil national, dans les travées qui l'avaient
souvent conspué, n'ont pas été vécues comme une revanche:
«Certains étaient bien plus mal à l'aise que je n'ai été heureux. C'est
donc moi qui ai brisé la glace.» Il se pose en expert: le Parlement, il
connaît: «Je suis bien placé pour savoir que les députés se laissent
parfois embarquer dans des opérations sans trop approfondir. S'ils
avaient regardé de plus près, à l'époque, ils auraient vu qu'il n'y avait
pas matière à une excitation pareille.»
Où l'on apprend
qu'il ne pardonne pas
L'excitation était de taille, en effet. En mars 1998, après huit ans
passés à la direction de La Poste, Jean-Noël Rey doit démissionner en
pleine tempête. Son bilan est bon: il a entamé la restructuration de
l'entreprise, l'a amenée dans les chiffres noirs, l'a informatisée, a
séparé La Poste de Swisscom, diminué le personnel sans
licenciement, augmenté la productivité. Mais le contexte politique se
crispe. La droite goûte peu que La Poste se mêle de placements
financiers, et la gauche ne lui réserve pas que des amis. On n'aime
pas son style et certains camarades ne lui pardonnent pas d'avoir, en
1983, milité pour Otto Stich plutôt que Lilian Uchtenhagen lors de
l'élection psychodramatique au Conseil fédéral. Son nouveau chef,
Moritz Leuenberger, défendait, lui, la femme. Soudain surgit l'affaire
qui va cristalliser les tensions. Le versement d'un prêt versé à un
avocat devant créer une filiale en Italie, qui a empoché la somme
pour son compte. Jean-Noël Rey est soupçonné de gestion déloyale
des intérêts publics et de népotisme, il démissionne. L'enquête
administrative ne relève rien de répréhensible. Mais le Ministère
public de Carla del Ponte prend le relai et ouvre une action pénale. La
commission de gestion du Conseil des Etats s'empare, elle aussi, du
dossier. En vain. Après deux ans de bataille, en janvier 2001, le
Valaisan est acquitté par la justice bernoise.
Pas de tentation de vengeance verbale chez le Rey d'aujourd'hui. Ou
alors si peu. De Moritz Leuenberger, il se contente de dire: «C'est un
conseiller fédéral.» De Carla del Ponte: «Je préfère ne pas m'occuper
de cette dame. Il est heureux qu'elle ait été éloignée de Berne.» La
haine? Le mot est trop fort, il préfère parler de «désarroi»: «Je ne suis
pas idiot, je sais d'où sont parties les torpilles, je sais qui était à la
manoeuvre. Je n'ai pas de pardon mais pas de haine. Je trouve ceux
qui ont tenté de m'assassiner politiquement médiocres et
lamentables.»
Où l'on apprend
qu'il met en boîte
Comment a-t-il tenu pendant ces années noires? Comment n'est-il
pas devenu fou, ou revanchard obsessionnel? Difficile à dire, sur le
plan psychologique, l'homme tient à s'afficher banal. Il se veut grand
gaillard tout simple, «raisonnable», qui ne se roule pas dans la
sensiblerie: «Non, je n'ai jamais pleuré, j'ai plutôt ragé.» D'ailleurs la
question l'énerve: «Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, il y a
des gens qui pleurent et d'autres pas, c'est tout, je suis comme ça. Je
ne suis pas non plus devenu cynique, ni amer.» Ce qui lui a permis de
tenir? Une sorte de truc intérieur, qu'il définit à peine: «Vous êtes
déjà allé dans le désert? Ben c'est simple, faut être équipé.» Euh,
équipé de quoi? «Des amis, un cadre familial, le retour en Valais. Ma
femme ne m'a jamais poussé à la revanche, elle calmait le jeu. Et
puis j'ai eu une bonne éducation. Mon père m'avait appris qu'il fallait
distinguer entre les gens qui vous approchent pour l'homme et ceux
qui le font pour la fonction.» Il conçoit aussi qu'il y a des «forces
inexplicables»: «Je croyais que ma mère était quelqu'un de fragile. Et
puis j'ai vu la grandeur incroyable avec laquelle elle affrontait un
cancer affreux.»
Où l'on apprend qu'il
faisait trop d'ombre
Mais la rondeur d'âme n'est pas tout. Si Jean-Noël Rey a tenu, c'est
aussi parce qu'il avait raison. Subtil va-et-vient de son discours entre
orgueil et modestie, toujours à la troisième personne: «On a cru que
Jean-Noël Rey était le problème. Mais le problème c'était les
nouvelles technologies, qui allaient remettre en question le monopole
de La Poste. Je suis sûr que si on m'avait laissé en place, ça se serait
mieux passé que maintenant. Je n'ai jamais eu de manif ou de grève.
Je donnais des conférences en Europe. Il y avait des jalousies, on
trouvait que je faisais trop d'ombre.» Surtout, il a continué à bosser,
réalisant enfin son rêve de fils de syndicaliste: tâter du privé, créer
une entreprise. En 2001, il ouvre Direct Parcel Distribution (DPD), une
filiale de La Poste française: «Partir de zéro, insuffler le dynamisme,
s'affirmer sur le marché, convaincre, créer 800 emplois: ça m'a rendu
aussi heureux que de réorganiser La Poste. Aussi fier.
Survivre, soit. Lancer une société, soit. Mais pourquoi aller s'exposer
à nouveau aux coups politiques? Il a une expression coquette:
«J'aurais pu rester dans le colis, me contenter de DPD. Mais, la
politique, je suis tombé dans la marmite quand j'étais petit. La seule
question que je me suis posée, c'est si je pouvais supporter de perdre
l'élection: oui, donc j'y suis allé. D'autant que ma vision économique
manque au Parti socialiste romand. Je connais bien le système
fédéral, j'y suis opérationnel rapidement.» Des soupçons de dumping
salarial sur son entreprise? Il assure être en train de se battre pour
créer une convention collective. Il trouve blessant qu'on l'appelle
«Jean-Noël Rey S.A.» quand on liste ses conseils d'administration: la
Banque Cantonale Valaisanne, les remontées de Crans-Montana,
Papival, le bois Fournier Steiner, la viande Fleury. «Partout où je suis,
je travaille à la perennité des entreprises, donc à l'emploi. Il n'y a pas
beaucoup de gens de gauche qui connaissent l'économie comme moi.
Personne ne peut me dire ce qu'on lançait aux socialistes d'autrefois:
"Allez voir à Moscou."» Il est certain d'être encore de gauche: «Le
capitalisme est très puissant pour créer des richesses, mais aussi des
injustices, il faut des correctifs.» Ira-t-il porter ces correctifs au
Conseil d'Etat? Pas sûr: «Passer au National, c'était gagner un
deuxième siège pour le PS. Etre conseiller d'Etat serait une bataille
plus personnelle, moins symbolique.» En fait, il attend de voir. C'est
pas parce qu'on est ressuscité qu'on doit tout révéler. Bon d'accord, il
veut bien lâcher un «ouais» quand on lui demande s'il est heureux,
mais préfère rire quand on le questionne sur sa richesse. Au fond, il
n'a qu'un rond, celui de son âme à rebond. Peut-être que le bonheur
est rond.