HISTOIRES DE L'ART

Le petit mensonge illustré

George Bush ment comme il respire. C'est-à-dire mal. S'il veut gagner sa guerre, il doit soigner son aplomb. Mode d'emploi.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Fuad a 17 ans. Il est Ethiopien, vit et étudie à Genève depuis 10 ans et porte un nom on ne peut plus courant dans les pays musulmans. Un peu comme Dupont. Ou Dupond. La comparaison ne s'arrête pas là pour les autorités US. Pas question le 30 septembre dernier de laisser entrer l'étudiant Fuad sur le sol américain. Qu'il fasse partie d'une classe inscrite dans un programme d'échange au Vermont fort rodé (25 ans cette année), qu'il ait travaillé tout l'été pour s'offrir ce voyage, que sa famille de Brattelboro ait tout préparé pour l'accueillir dix jours durant, n'y change évidemment rien. Fuad figurerait sur une des fameuses «watch lists» des personnes suspectées de terrorisme. Et le problème, comme le rappelle Jacques Pitteloud, coordinateur du service de renseignements du Conseil fédéral, c'est la «profusion» de ces listes: trésor américain, FBI, services des renseignements, home land security... Ajoutons à cela une qualité des critères «variables» et l'on obtient assez logiquement «des erreurs possibles et sans doute fréquentes». Saturne a fait l'exercice et a recherché des homonymes de Fuad. Il n'a pas mis long à trouver:

- un mannequin canadien

- un artiste bengladi

- un athlète maldivien

- un chanteur kurde

- un PDG américain

- un aide-hospitalier irakien

- un acteur amateur britannique

- un roi égyptien

- un importateur de viande des Emirats

- un activiste palestinien.

Est-ce avec ce dernier que les Américains ont confondu l'étudiant? Catherine Conliffe, la prof de Fuad, n'en sait rien. La veille du départ, elle s'est fait répondre par l'Ambassade à Berne que le cas était «toujours pendant». De retour en Suisse, et stimulée par la mobilisation dont ont fait preuve les politiciens et les journaux outre-Atlantique, la prof compte bien obtenir des explications.

Reste que Fuad n'est ni la première ni la dernière victime de ces listes. Parmi les cinq «terroristes» à l'origine de l'annulation de trois vols Air France en janvier dernier, une chinoise âgée et un enfant de 5 ans. Plus récemment, le sénateur Edward... Kennedy, l'un des politiciens les plus connus du pays, a dû batailler trois semaines durant pour que les autorités reconnaissent enfin une homonymie. Même l'épouse de Jacques Pitteloud a failli ne pas pouvoir entrer aux Etats-Unis pour une absurde question d'adresse. Et le spécialiste du renseignement de rappeler qu'il n'y a pas «de droit à obtenir un visa». Même muni d'un visa, on n'est pas assuré d'entrer dans le pays. «Les Américains ont fait un choix, rappelle-t-il. Le choix de ne pas prendre de risques. C'est peut-être ridicule, ça peut amener à des situations kafkaïennes. Mais après le 11 septembre, c'est compréhensible et c'est leur droit le plus strict.» Et le spécialiste de penser que tout cela va se calmer avec l'arrivée des données biométriques qui ne laisseront plus de place au doute.

Mais sortir de ces listes est «une histoire sans fin», avertit Jacques Pitteloud. Le problème est de savoir d'où est venue l'info. L'American Civil Liberties Union (ACLU) le sait bien, elle qui défend tous ces citoyens injustement suspectés qui malgré cela n'arrivent pas à en sortir. Fuad? «Il n'ira pas aux Etats-Unis. Bad luck!, répond, fataliste, Jacques Pitteloud. C'est la vie, c'est la réalité géopolitique.» Et pécuniaire. Le jeune homme, qui n'avait pas pris d'assurance annulation, va devoir régler le prix de son billet d'avion transatlantique. Mais aussi... les 130 francs pour son visa. Puisque même refusé, il n'est pas remboursé.

P.S. «L'Amérique n'est pas une forteresse. Non, nous ne voulons jamais être une forteresse; nous sommes un pays libre, nous sommes une société ouverte.»

Georges W. Bush, président des Etats-Unis

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