«Je refuse de payer mes primes maladie depuis six ans»
Janine Favre est objectrice de conscience de l'assurance maladie. Huissiers, solitude et commandements de payer n'ont pas eu raison de ses convictions.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Elle veut prendre soin d'elle-même. Et pour Janine Favre, infirmière à la retraite, le meilleur des traitements consiste à se passer de son assurance maladie obligatoire (totalement) et des médecins (le plus souvent possible). Elle ne paie donc plus ses primes depuis 1998. Pas par souci d'économie, non. Ce serait vulgaire, bassement terre-à-terre. Or, Janine Favre, du haut de ses 72 ans, un dos droit qui ne s'appuie jamais au dossier de son siège, ne vit que d'idéal. Dut-elle en payer le prix fort.
Elle revendique - fait rarissime - le statut d'«objectrice de conscience à l'assurance maladie». Derrière son refus, «il y a la réflexion d'une vie, les valeurs de toujours». Au premier rang desquels la liberté. Son chemin n'est pavé que de cela: d'étapes qui l'ont poussée à s'affranchir (elle dit «bazarder») des jougs dont elle ne voulait plus. En est née au fil des ans, cette femme, tenace autant que tendre, trottinant sans difficulté d'un genre à l'autre, qui charme mais n'en a cure. Petite mais certainement pas tassée par l'âge, de genre à consoler plutôt qu'à être consolée, le cheveu blanc mais l'âme qui flamboie: Janine Favre ne vit que ce qu'elle entend vivre. Rien d'autre. Vu?
Pourtant tout aurait dû la pousser à reprendre le paiement de ses primes. Combien à son âge auraient cédé «au discours de la peur»? Celui qu'elle déteste entre tous et qu'elle dénonce avec cette fermeté jamais très loin chez elle de la dureté. Le bleu de son œil alors n'a plus rien de céleste, il se fait métallique. Son rire se froisse, son âme aussi peut-être de s'être tant battue sans jamais avoir vraiment eu l'impression d'être écoutée. Sans que jamais la loi ne soit revisitée en profondeur. Paraphrasant Jean Rostand, (Janine Favre aime les auteurs de partout et les hauteurs de son Jura) elle lâche: «Notre système d'assurance crée la maladie. Il déresponsabilise. Les gens perdent le sens des responsabilités face à la maladie. C'est un engrenage pervers. Il faut apprendre à conserver sa santé par des moyens naturels et par le respect des lois biologiques.»
La santé par le bio
De la cuisine parvient un fumet propre à réchauffer l'âme glacée par les premiers frimas jurassiens. Quelque chose de saucé? De crémeux? De viandu? Horreur et damnation. Surtout pas. Au menu, gratin de quinoa, salade, légumes du jardin. Un petit dessert? «Oui, mais toujours bio.» Et cette fois-ci c'est Albert Schweizer qui est appelé à la rescousse: «Le vrai médecin est intérieur. Il faut faire un choix: ou prévenir la maladie par de la bonne nourriture et certains compléments alimentaires, ou dépenser tout son argent pour payer des primes... Avec une petite retraite, on ne peut pas avoir les deux! On est contraint de choisir entre prévention éclairée et soins médicamenteux, puis hospitaliers.» En appui de sa démonstration, Janine Favre brandit son premier, son plus bel argument: elle-même.
En 1998, rompant avec son assurance qui ne datait que de trois ans (soit de l'obligation), elle a initié un nouveau genre de combat politico-sanitaire qui consiste à s'utiliser soi-même, elle qui est tout à la fois cobaye, icône et facteur majeur de sa bataille. Les résultats sont là, édifiants. Assez percutants pour remettre en cause les plus zélés défenseurs de la loi sur l'assurance maladie (Lamal). En six ans, elle n'a dépensé que quelques 500 francs en soins médicaux et en consultations médicales. L'acquittement des primes aurait valu près de 10 000 francs, soit vingt fois plus. «Et on voudrait nous faire croire que l'assurance maladie permet des économies de santé! C'est un échec et j'en suis la preuve.» Vivante. Et bien vivante.
L'Office fédéral des assurances sociales en sait quelque chose. Depuis 1998, Janine Favre, mélange de Ma Dalton (pour la rapidité de ses coups) et de Tatie Danielle (pour l'obstination) n'a cessé de le houspiller et de répéter à l'identique: «Je ne suis pas contre l'assurance maladie. Je suis contre l'obligation de s'assurer. On ne peut pas imposer la consommation d'un produit à qui n'en veut pas et n'en a pas besoin.» Et la solidarité, alors? Ce pilier majeur de la Lamal censé faire oublier toutes les hausses de primes, qu'en fait-elle? Elle, la soignante, la sensible qui aime les autres au point d'être tombée dans les pommes en salle d'opération, l'ancienne missionnaire en Afrique qui a pourtant vécu le partage, le don de soi, toute sa vie. Janine Favre n'y croit pas. «La solidarité de masse est une illusion, on a voulu la pratiquer dans le système communiste, mais elle a toujours fait faillite, car elle détruit la responsabilité. La solidarité nécessite le genre semblable: entre personnes d'une même famille, d'une même profession ou d'une même commune, là où on se connaît. Ou alors, entre personnes qui prennent en charge leur santé d'une façon responsable et qui vivent sainement, qui sont prêts à s'entraider.» Pour qu'elle ne soit pas vue comme une profiteuse, elle a trouvé un médecin qui accepte d'être payé de la main à la main, son point d'orgueil: «Je pourrais m'abstenir de payer puisque le canton continue de financer mon assurance mais je refuse d'être à la charge de quiconque. Je ne me soignerai qu'avec des soins que je peux payer.»
La solidarité des huissiers
Au fil des années, elle n'a jamais flanché. Mère divorcée de deux enfants, elle se trouve dès 1999 face aux commandements de payer qui s'accumulent dans sa boîte, elle multiplie les recours jusqu'au Tribunal fédéral et est systématiquement déboutée. Puis les huissiers viennent frapper à sa porte. Et là, coup de théâtre, dans le secret de l'appartement, ils soutiennent celle qu'ils sont pourtant censés déposséder de ses effets: «Ils m'ont dit qu'eux-mêmes en avaient ras le bol des hausses des primes maladie.» Ils repartent les mains vides. De toutes façons, il n'y a pas grand chose à prendre dans le 4,5 pièces cuisine. Janine Favre touche très exactement 1300 francs de l'AVS et a un acte de défaut de biens. «Seuls les insolvables comme moi peuvent tenir dans le refus de payer, la force des caisses a raison des autres.» Pousserait-elle d'ailleurs sa fille, mère de quatre enfants, à la suivre? «Non, pas du tout, c'est très personnel, la plupart des citoyens ont réellement besoin d'une assurance maladie parce qu'ils ne connaissent pas suffisamment les moyens de se soigner par eux-mêmes, et c'est le cas de ma fille.» Il n'y aurait selon elle qu'une petite vingtaine d'objecteurs de conscience en Suisse romande. Actifs, ils ont publié en 2000 le Manifeste de Lausanne signé par plus de 1000 sympathisants et viennent de faire un appel à la résistance. Et dans son appartement, Janine Favre continue de rédiger son bulletin à l'intention de tous ceux qui voient eux aussi les limites de la Lamal.
Pour autant «je ne pense pas être fanatique en quoi que ce soit», insiste-t-elle, l'œil se fait à nouveau plus dur. Pas dogmatique certes, mais inébranlable. Elle a eu sa vie durant, comme unique boussole, une discipline, une fidélité à ses idéaux et «à ma foi dans le Créateur». A vingt ans, Janine Favre se fond dans la religion. Elle choisit l'une des plus dures: l'Eglise évangélique. Et un métier: infirmière. Puis elle combine les deux et part en Afrique, pour évangéliser. Elle y rencontre son époux, se «marie sur le tard», à 36 ans. A l'époque l'assurance maladie n'est pas obligatoire, mais Janine Favre a la sienne, «c'est Dieu».
Peu à peu, au fond de la République centrafricaine, elle sent que cette vie ne lui convient plus. Janine opte alors pour un remède de cheval, celui qui n'a ni tendresse, ni douceur, de ceux qu'elle préfère et qu'il lui arrive encore de pratiquer: le jeûne. «Je déprimais, j'avais le sentiment de vivre à côté de ma vie, je rêvais d'enfants et je ne tombais pas enceinte, il fallait que je réagisse.»
Au sortir de son jeûne, elle se sent mieux et une année plus tard, elle est enceinte. Une première fois puis une seconde. Mais le couple bat de l'aile, Janine Favre remet en cause «l'intégrisme de sa foi évangélique». De retour à Saint-Imier, où elle est née et a grandi, une même distance se marque avec la médecine traditionnelle: «Fanatique, elle aussi. Elle croit qu'elle seule a raison. J'ai toujours éprouvé un malaise face à la médecine conventionnelle, l'impression qu'on ne peut pas guérir les gens avec des médicaments, parce que c'est avant tout l'âme qui est malade.» Panser sans penser, chose qu'elle s'est toujours refusée à faire.
Une seule ordonnance
Aujourd'hui, ayant sans cesse évolué, son discours s'est adouci. Cependant, Janine Favre ne vit pas sans foi ni loi. Comme si elle détestait cela. Elle s'en est trouvée une autre pour définir point par point sa nouvelle relation à la santé: «Je fais confiance aux lois qui régulent la vie et entraînent la guérison. Le fonctionnement de la nature en est un exemple.» Faire confiance à la vie? Qu'est-ce à dire? La vie produit pourtant aussi l'horreur et la terreur, les malformations et la souffrance. «Non, je ne suis pas d'accord. Seul le fait pour l'homme de se mettre en travers des lois de la vie et d'agir sans les respecter entraîne la souffrance.»
Elle l'a encore récemment éprouvé à la veille de Noël dernier où elle s'est fait dérober son sac dans une gare puis tombe malade. Son analyse personnelle n'évoque aucun microbe, juste un gros choc. «D'autres se seraient dit, ça y est je tombe malade. Je paie mes primes, pas de raison donc que je n'aille pas consulter. Faut que je les amortisse.» Elle se soigne seule. Mais le cœur lui fait mal. Elle finit par se rendre chez le médecin - la première fois depuis au moins quinze ans - et en ressort avec un diagnostic de broncho-pneumonie, une ordonnance d'antibiotiques et de tranquillisants. «A contre-cœur j'ai pris une capsule d'antibiotique, puis me ressaisissant j'ai décidé que j'allais guérir sans ces cochonneries! Quelqu'un m'a fait des massages plantaires qui m'ont relaxée et je n'ai plus touché à la chimie; le lendemain j'allais mieux.»
N'a-t-elle pas peur, malgré tout d'une grave maladie? La nuit, pense-t-elle à un cancer? A une pneumonie foudroyante? «Non, je n'en ai pas peur, la nuit je dors.» C'est vrai, c'est sain. «Mourir? Et alors?» ajoute-t-elle mutine. «Les hommes s'étourdissent et oublient qu'ils doivent mourir. La mort ne me fait pas peur, c'est la sortie de la chrysalide, la véritable aventure.» Indécence. Comment a-t-on pu penser à une chose pareille? Janine Favre n'a peur de rien. Juste de se trahir. Dans son chemin vers davantage de liberté, elle s'est même débarrassée de la peur de mourir. Pure, jusqu'à l'épure.