L'ÉDITORIAL

LES CAMPAGNES DE LA MORT QUI TUE

ARIANE DAYER

On a bien compris: fumer tue. A raison, le Conseil fédéral a décidé de l'écrire plus gros sur les paquets de cigarettes. En diversifiant les messages: effets du tabac sur les artères, le cœur, le cerveau, la peau et la qualité du sperme. Dans trois ans, il passera aux photos, sur le modèle de celles que vient de sortir l'Union européenne: poumons nécrosés, bouches et dents noircies, gorges écorchées, cadavres, fœtus et bébés hospitalisés. Plus qu'évocateur. Fumer tue, donc. Boire aussi. Et rouler trop vite, manger trop gras. Petit-à-petit, les murs et écrans européens se couvrent d'images d'une violence infinie. Quand le visuel est «léger», le long plan serré sur une place vide figure l'absent, pour toujours. Lorsqu'il est appuyé, on plonge dans les entrailles de cadavres cyanosés. Des campagnes au premier degré, sans métaphore, sans allusion: un produit, un mort. Tu fais ça, tu crèves, compris? Les experts assurent que ce genre de prévention a un impact. C'est vrai. Mais jusqu'à quand? Quand nous aurons bien exploité le filon, compris que tout mène à la mort, banalisé celle-ci, qu'est-ce qui nous fera encore peur? Vidée de son ressort dissuasif, la prévention aura de la peine à retrouver un souffle. Il sera temps de se poser quelques questions. D'abord, celle du paradoxe d'une société qui veut interdire la violence à la télévision, mais affiche la mort sur tous les murs. Ensuite, celle de la responsabilité de ces campagnes: en participant à la course aux images immondes, elles accentuent le sentiment latent d'insécurité. Comment trier, garder des repères, hiérarchiser le risque, quand tout est également dangereux, quand tout nous conduit à la même morgue: prendre l'avion, faire la guerre, tirer sur sa clope? Plus inquiétant, qui sommes-nous en train de devenir si nous ne réagissons plus qu'à ça, au premier degré? S'il faut nous montrer la faux pour prouver qu'elle peut couper? Probablement des fétus de paille anesthésiés par la violence des vents. Augmenter, chaque jour, la dose d'adrénaline pour se sentir exister. Un besoin, si grand, d'avoir peur.

envie de réagir? courrier@journalsaturne.ch