HISTOIRES DE L'ART

Le socialisme en conserve

Réduite à la portion congrue, la mémoire du communisme n'attire plus à Prague que quelques touristes effarés.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

A Prague, le petit Musée du communisme occupe frileusement le premier étage d'une maison dont la façade donne sur la rutilante avenue Na Prikope, à quelques pas de la place Venceslas. On y accède après avoir franchi une cour intérieure au fond de laquelle se tapit, incandescent, un casino. Un escalier monumental et ébréché conduit vers l'exposition permanente, cependant qu'au rez-de-chaussée, juste au-dessous des «lendemains qui chantent», un Mac Donald's exhale sa friture. Le musée s'ouvre avec le buste de Lénine et s'achève avec celui de Havel. A mi-parcours trône le comptoir reconstitué d'un magasin d'Etat qui ravive les pires souffrances de la population praguoise, condamnée à faire la queue pour s'approvisionner. Une blague, que l'on retrouve dans tous les pays de l'ancien bloc de l'Est, rappelle que le camarade secrétaire général du parti communiste n'avait jamais à craindre d'être un jour assassiné par le bon peuple qui aurait dû, pour cela, faire la queue…

Sur l'étagère, un alignement de boîtes de conserves Kakao, darde sa couleur verte, uniforme et sévère. On pense immédiatement aux fameuses Campbell's Soup d'Andy Warhol, cet artiste flamboyant dont on oublie parfois qu'il était originaire de l'ancienne Tchécoslovaquie et s'appelait en réalité Warhola. En conférant à un vulgaire produit de consommation le statut d'œuvre d'art, Warhol voulait stigmatiser la menace que fait peser sur l'art «la société marchande, vulgaire, capitaliste et publicitaire». Et puisque la valeur esthétique risque d'être aliénée par la marchandise, il ne faut pas se défendre contre elle en l'occultant, il faut, au contraire, surenchérir en conviant la marchandise sur la toile, en peignant jusqu'à la nausée des bouteilles de Coca-Cola ou des boîtes de lessive Brio et aliéner ainsi tous les autres sujets de la peinture traditionnelle. Ce faisant, Warhol perpétuait la dimension proprement sacrée que les Praguois et tous les habitants du Rideau de fer allouaient aux produits de première nécessité. Contrairement à l'Amérique abondante, l'objet marchand faisait continuellement défaut, il n'y avait jamais assez de cacao, il fallait sacrifier un jour entier à battre la semelle pour en trouver. Aussi occupait-il une place surdimensionnée dans l'esprit des consommateurs sevrés qui érigeaient la rareté en valeur absolue, comme le rappelle malicieusement le film Good bye Lenin dans lequel un jeune Allemand recherche désespérément, dans l'Allemagne réunifiée, les cornichons Spreewald de la RDA.

On faisait la queue pour du Kakao, on fait la queue devant une exposition de Warhol. Une différence essentielle distingue toutefois les deux boîtes. Les premières sont rigoureusement identiques, les secondes infiniment distinctes, Warhol s'ingéniant à semer la diversité dans la répétition. La trame varie d'une image à l'autre, l'encrage dépose des taches plus ou moins grosses, tantôt la soupe est aux tomates, tantôt c'est des nouilles. Warhol reste fondamentalement un esthète qui ne veut pas ennuyer son monde.

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