LA UNE

Laurence, notre dame du pardon

Elle est la veuve meurtrie du CRS tué par la conductrice aux SMS. Comment a-t-elle fait pour demander la clémence des juges?

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

Le 20 septembre dernier, Tribunal correctionnel de Thonon. C'est à son tour de parler. Laurence Haigneré se lève, respire un bon coup et raconte à quoi ressemble sa vie depuis le 7 juin 2003. Ce jour où, aux portes de Genève sur l'autoroute A40, Angela Schala, une conductrice schaffhousoise de 33 ans, a foncé à 170 km/h dans un fourgon de CRS, tuant Claude son mari et son collègue Fabrice, alors qu'elle envoyait un SMS.

Laurence dit combien elle a mal. Combien elle voudrait partir le rejoindre, son Claude, sachant pourtant qu'elle ne peut pas. Qu'elle est mère de trois enfants, et qu'ils ont besoin d'elle. Surtout le petit dernier, Loris, qui a 6 ans. «C'est la seule chose qui me retient.» Sa voix, bien que frêle et fluette - comme elle -, propage dans tout l'espace de cette salle de tribunal bondée une émotion épaisse. Englobante. Et puis Laurence fait ce truc incroyable. Elle demande à l'audience de ne pas condamner la prévenue à de la prison ferme, car «une peine de prison n'y changerait rien». Elle dit: «Ça ne ferait qu'éloigner des enfants de leur mère.»

La foi sans qu'on y croie

Comment fait-on cela? Comment fait-on pour ne pas en vouloir à celle qui a tué celui sans qui on ne vit plus? Car Laurence ne vit plus. «Faut voir ce que je suis devenue... Faut voir.» Elle est dans la démission la plus totale. Depuis la mort de Claude, c'est bien simple, «j'attends, dit-elle. J'attends qu'il vienne me chercher.» Comment rester sans se faire ravager par le désir de vengeance? «Oui, bien-sûr...», concède-t-elle avant de soupirer. «Mais c'est qu'on a la foi.» Premier sourire. Ou plutôt une timide inflexion du coin de la lèvre. Forcé ? En tout cas, les yeux ne suivent pas.

Nous sommes à Etaples-sur-Mer dans le nord de la France. Entre Lille et nul part. Une maison sur une colline cachée par un gros «Point vert». Là où Laurence - «Lô» qu'il l'appelait -, vivait avec Claude et leurs trois enfants: Romain l'aîné, 23 ans, Damien, 18 ans, et Loris, «la pitit», comme on dit chez eux avec l'accent du Nord. Là où aujourd'hui, sous nuages lourds et pluies fines, Laurence se terre.

On aurait donc pu s'arrêter là. Sacro-sainte tautologie chrétienne: on a la foi, donc on pardonne, on pardonne parce qu'on a la foi. Sauf que les yeux, justement, ils ne suivaient pas. «C'est Claude qui me montrait. C'était le plus croyant, le plus pratiquant d'entre nous. C'est lui qui lisait les livres. Et puis après, il me racontait.» Une foi par procuration. Difficile, du coup, de contenir son désarroi dans l'implacable logique du dogme. Il s'échappe, le désarroi de Laurence. Il s'ouvre sur un champs étendu fait de doutes, d'angoisses et de «et si»... «Et si le G8 avait fini plus tôt, et si la dame s'était arrêtée sur le côté de la route pour faire ses SMS...»

Une certitude tout de même. «Moi, à l'intérieur, je ne peux pas imaginer cette femme emprisonnée entre quatre murs. Ses enfants privés de leur mère. Ça ferait trop de mal en plus. Je ne peux pas souhaiter ça.» C'est donc «sans haine» que Laurence et sa famille font les 800 bornes pour se rendre à Thonon les Bains au procès d'Angela Schala. La conductrice suisse de douze ans d'âge mental, lit-on dans la presse. Un procès médiatisé, donc. Tant en France qu'en Suisse. Un avocat star pour défendre les familles des victimes: Me Dupont-Moretti, aussi à l'affiche du procès Outreau. Et puis, cette expression de Sarkozy que tout le monde a encore en tête. Ministre de l'Intérieur à l'époque des faits, il avait qualifié Angela de «conductrice avec un permis de tuer».

Vivre pour le mort

Laurence, elle, est loin de tout cela. Immergée depuis des mois dans le culte de son mari. L'avocat lui avait demandé un maximum d'informations sur Claude pour sa plaidoirie. Alors elle découpait les photos (même celle de sa voiture avec l'autocollant «Arrêtons le massacre sur les routes: je m'y engage!», collé à l'arrière), rassemblait les lettres, écrivait son histoire et entretenait le souvenir dans un grand classeur noir. Une bougie sur la table du salon, jamais éteinte, «pour protéger son âme». Pas de place pour Angela Schala dans le deuil de Laurence. Ni pour la colère qui va avec, ni pour les incertitudes qui tournent trop souvent à l'obsession: qui est-elle? Quels antécédents? Comment a-t-elle eu son permis de conduire? Comment la punir de son inconscience? Comment lui faire payer? Pas de place, et probablement même pas assez d'énergie pour nourrir le fantasme de la méchante Schala. La soi-disante retardée mentale, trop grosse et trop bête. L'instable qui a fait des enfants avec quatre pères différents, dont un toxico...

Pas d'enfants sans maman!

Non. «Je ne suis pas venue pour la descendre.» La veuve de Claude a fait la route jusqu'à Thonon - «longue, tellement longue» - avec pour seul bagage la douleur, la sienne, et l'hommage, le sien. «Je suis venue au procès parce que je voulais qu'on reconnaisse ma tristesse et mon désarroi.» On? «Elle... les gens, tout le monde. Juste le besoin qu'on reconnaisse ça.» Elle? «La dame qui a eu un comportement inconscient sur la route. Je sais qu'elle n'a pas fait exprès, mais c'était de la folie de conduire comme ça.» Et puis, «elle», c'est aussi «une mère». En premier même. «Je ne voulais pas que d'autres enfants soient séparés d'un de leur parent, c'est tout. Je vois déjà le mien, comme son père lui manque. Alors je ne voulais pas que ça arrive pour les siens.» Et puis, Laurence sait que Claude aurait pardonné. «Mais les enfants ont préféré que je ne le dise pas à l'audience, parce qu'ils disent qu'on ne peut pas vraiment savoir. Mais moi, je sais qu'il aurait pardonné.»

Quand Laurence et Angela ne se rencontrent... pas

A Thonon les Bains, dans cette salle surchauffée du tribunal, Laurence et la dame se sont rencontrées pour la première fois. «Voir la dame», c'était important pour Laurence. Angela Schala s'est approchée de la famille Haigneré et a balbutié deux, trois phrases en suisse allemand. Les yeux rivés au sol. «Je cherchais quelqu'un autour de moi pour traduire», raconte Laurence. «Je ne comprenais rien à ce qu'elle me disait. Et personne ne réagissait.» Rencontre gâchée. Et Laurence, là encore, de ne pas succomber à la colère. Tout au plus à la déception. Celle de ne pas comprendre ce qui était peut-être des excuses ou... aurait-ce pu être des bribes d'explications? Déception surtout de ne pas pouvoir quitter le tribunal avec la certitude que la dame «ait compris mon désarroi». Laurence n'a pas aimé cette rencontre. «C'était comme une mise en scène. Il y avait du monde partout autour. Elle était là en larmes avec un gros chouchou rose autour du poignet, comme pour faire croire que c'était une enfant, une retardée. Tout était exagéré... Elle faisait pitié.» Laurence ne voulait pas de ça. Elle aurait certainement préféré faire entrer Angela Schala dans son monde à elle. Cet univers suspendu entre un passé sacralisé et un futur anéanti. «Elle ne s'est pas manifestée après l'accident. Mais si elle l'avait fait, peut-être qu'elle serait venue me voir à la maison. Et alors je lui aurais simplement montré comment je vis. Une seule journée passée avec moi aurait suffi. Parce qu'il faut voir pour le croire.»

L'heure du verdict

Pour les magistrats et les politiques, le procès de la conductrice aux SMS devait être un acte d'exemplarité. Pour Laurence, l'occasion d'exister. Le temps de la lecture d'un texte: «Tout ce que je demandais, c'était une reconnaissance de mon désarroi.» Et l'occasion de faire passer le message. Pour Claude: «Qu'on cesse de faire de nos routes des champs de bataille!» Le verdict? Trois ans de prison ferme, un an de sursis et le retrait du permis pendant cinq ans. Et pour Laurence? «Moi, je voulais voir la dame et lire mon texte sans pleurer. C'est tout. J'ai fait ce que j'avais à faire et j'ai dit ce que j'avais à dire.» Pas de prison mais le retrait du permis de conduire à vie. La certitude que la dame ne prendrait plus la route. Qu'il n'y aurait pas d'autres victimes comme Claude qui est mort, comme elle qui ne vit plus et comme son «pitit» qui pleure. Et que les enfants d'Angela Schala soient épargnés. Voilà ce que Laurence avait demandé. «Comment pourrais-je me sentir soulagée de savoir que d'autres encore vont souffrir. De la souffrance, il y en a déjà bien assez!» Le Tribunal correctionnel de Thonon les Bains s'est ému de Laurence, a respecté la volonté politique et a jugé selon ses codes à lui. «Ce n'est pas ce que j'avais demandé, mais la condamnation est tout à fait normale. Ils sont bien obligés de montrer l'exemple.»

Retour à Etaples-sur-Mer où rien n'a bougé. Photos, fleurs, poèmes, prières. Et la bougie, jamais éteinte, «pour protéger son âme». Laurence Haigneré a-t-elle alors trouvé un peu de réconfort dans la reconnaissance des médias qui ont évoqué son «témoignage émouvant», ou dans celle des internautes qui ont salué sa «grandeur d'âme»? Haussement d'épaules. «Finalement, ça ne change rien. Je dois toujours continuer à être là sans réussir à vivre.»

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