«L'aikole m'a rien apprit»
Elle a 4,8 de moyenne sur 6 et pourtant Fabiana avoue être incapable de lire et de calculer correctement. Témoignage édifiant.
TEXTE: BEATRICE SCHAAD
Le tableau qu'elle dresse de l'école est noir. Très noir. Un coup d'éponge des plus zélés défenseurs de la rénovation n'y suffira pas. Le portrait est d'autant plus assassin que Fabiana l'esquisse avec la douceur et la sérénité qui sont les siennes. D'emblée attachante, peut-être parce qu'elle n'a rien à prouver et personne à tuer, juste à témoigner. Ses propos n'en sont que plus forts. Ses yeux verts émeraude plantés dans les vôtres, jolie, même si elle «se trouve inphotographiable». Elle paraît sûre d'elle mais n'est jamais rogue. Si elle parle, si elle dénonce les faiblesses de l'école, c'est d'abord pour son jeune frère de 6 ans. En première primaire, «il n'a toujours pas appris à compter jusqu'à 50». Voilà pourquoi elle s'est même lancée et a écrit une tribune libre dans la Tribune de Genève . «Je n'aimerais pas que comme moi, il finisse l'école sans maîtriser ni le calcul ni le français.»
Car Fabiana «patauge». A 16 ans, elle ne sait ni lire, ni écrire ni calculer avec facilité. «Tout est laborieux.» Elle a l'impression que l'école suivie à Genève ne lui a pas fourni une solide terre de connaissance, mais des sables mouvants qui lui promettent des humiliations à répétition. Comme l'autre jour, dans le tea-room dans lequel elle travaille pour se faire de l'argent de poche, elle a connu «la honte de sa vie». Un des clients l'a vue empoigner une calculette pour additionner les tickets de trois consommations. «Il m'a dit: " Ce calcul, tu peux bien le faire de tête " , cela m'a tétanisée, j'en étais incapable.»
Fabiana est pourtant loin d'être une mauvaise élève. Aujourd'hui, elle a quitté la primaire pour l'Ecole de culture générale où elle a une moyenne générale de 4,8 sur 6. Plus qu'honorable. A l'image de cette jeune fille rangée. Qui ne regarde pas la Star Ac' «parce que tout est joué d'avance». Dans la famille, seule sa mère, emballeuse de montres en usine, a tenté l'expérience d'un SMS expédié à l'émission de TF1. Elle a eu «sa crise d'adolescence» mais tout est déjà fini et dans l'ensemble elle a plutôt beaucoup de respect pour ses parents, «travailleurs qui lui ont enseigné de vraies valeurs». Fabiana sort peu, et surtout pas «pour le bonheur de la beuverie». Ses copines sont des filles avec qui elle aime rigoler mais «pas des dépressives». Des filles avec qui elle parle de sa peur de se «sentir bête», de ses lacunes, en bref de l'école.
Où l'on apprend que les profs peinent
Cobaye de l'école et de ses mutations: voilà comment elle se vit aujourd'hui. Victime de «cette mode qui veut que l'enfant apprenne tout par lui-même et non plus grâce à un maître qui serait là pour transmettre des connaissances, qui redécouvre toutes les règles, tout cela chapeauté par un maître fleur bleue qui l'encourage en lui soufflant: " Cherche! Cherche! Sois responsable! Prends-toi en charge! " Et pendant ce temps, les heures, les journées et... les années passent et le brave chercheur qui ne sait pas pourquoi il cherche, se trouve propulsé dans la vie active avec une grande gueule, j'en conviens, mais surtout pas à l'écrit, s'il vous plaît car... bonjour les dégâts.»
De 7 à 12 ans, elle a usé ses premiers jeans sur les bancs d'une école d'un quartier de Genève qui expérimentait les trouvailles de pédagogues. «Une élève plus anxieuse que les autres, se souvient cette enseignante, soucieuse de bien faire et à qui les tâtonnements de l'école en rénovation conviennent mal.» Dans sa classe, plus de notes, mais «des sourires et des ronds de couleurs». Plus d'apprentissage par cœur. Pas vraiment de devoirs ou quand il y en avait, «si on ne les faisait pas ce n'était pas vraiment grave». Fabiana à l'époque n'est pas du genre à faire le cancre près du radiateur. «Une fille zélée, sensible, déjà douée pour la réflexion et pour l'expression.» Elle n'est jamais mise à la porte si ce n'est une fois, «pour impertinence» justement – c'est le comble – parce qu'elle reproche à une de ses enseignantes de les avoir laissés une heure pour faire un travail autogéré.
Ces professeurs contre lesquels elle n'est nullement fâchée aujourd'hui. Juste inquiète. «Je les sens perdus.» A l'époque, les élèves deviennent les confidents obligés de profs qui sont contre la rénovation. «Pour certains j'éprouvais même de la peine. On avait l'impression qu'ils ne savaient pas ce qu'ils devaient faire, alors ils nous offraient une espèce de mélange des deux écoles, l'ancienne et celle en rénovation.» Et puis, Fabiana est perturbée par la relation prof-élève qui fait exploser toutes les règles d'autorité classique. «Un d'eux nous a dit de le tutoyer, de l'appeler par son prénom, je ne savais plus bien si c'était un copain ou encore mon prof.» Pour autant, elle ne se souvient pas qu'il y ait eu du chahut dans la classe, «comme on pouvait tout faire, le maître n'avait jamais vraiment de raison de se fâcher». D'ailleurs, elle ne se souvient pas qu'aucun maître n'ait haussé le ton durant sa période primaire.
Où l'on apprend que l'école veut plaire
L'école en rénovation lui aurait-elle appris autre chose? Elle lâche, sans fierté: «Le plaisir d'aller à l'école et plusieurs maîtres m'ont dit que c'était déjà bien.» Son père, ouvrier portugais, immigré du Nord, n'a cessé de s'inquiéter. Lorsque sa fille a rédigé son billet pour le quotidien, il lui a dit qu'elle l'avait soulagé de toutes ces soirées de parents durant lesquelles il n'osait pas intervenir «à cause de son accent». Il ne savait pas comment dire, il ne trouvait pas comment dire son inquiétude de voir sa fille ramener si peu de devoirs à la maison. A table, on évoque alors les cousins portugais qui connaissent le livret par cœur. «Ils savent même le chanter, c'est génial, c'est un peu comme si on vous tatoue la connaissance dans le cerveau.»
La transition avec le secondaire est douloureuse. «Quand je suis arrivée à l'Ecole de culture générale, j'ai redécouvert un certain niveau d'exigence. Au début, mes notes étaient catastrophiques.» Ceux qui n'ont pas vécu l'école en rénovation ont de meilleurs résultats. «Comme si entre les deux systèmes il n'y avait aucune coordination.» Fabiana a le sentiment de passer «d'un univers à un autre». Le second univers lui va mieux. Progressivement, elle redresse la barre – et sa moyenne. Elle se met à rêver de devenir éducatrice spécialisée. Mais demeure cette conviction que «si j'avais mieux appris à lire, à écrire et à compter, je pourrais me concentrer sur les nouvelles acquisitions sans m'achopper aux règles de base d'orthographe et de calcul».
Alors, a-t-elle conçu de ses frustrations un enseignement idéal? «J'aimerais juste que l'on réintroduise les notes, qu'on nous apprenne les bases et qu'on nous fasse réviser.» Elémentaire. Mais la jeune fille se dit aussi peu convaincue par les batailles politiques entre les tenants de la réintroduction des notes et leurs opposants qu'elle met tous à la même enseigne. «Je les invite à consacrer leur énergie inutilement perdue en palabres depuis trop longtemps à préparer des cours qui permettront aux jeunes de 7 à 12 ans de mieux affronter la réalité difficile de la vie active qui nous attend lorsque l'on quitte les instituteurs.» Et puis il y a ce fond, le goût de l'effort, du travail systématique qu'elle aimerait voir revenir à l'école «aussi ringard cela soit-il». «Pour moi c'est trop tard, me reste à bricoler avec ce que je sais et à oublier autant que possible l'impression que je sais si peu de choses.» Mais son combat, elle le continuera. Pour son petit frère.