Qu'il est dur d'être de gauche!
Les anciens poids lourds du Parti socialiste piétinent les plates-bandes de Micheline Calmy-Rey et Moritz Leuenberger.
TEXTE: NICOLAS GRANDJEAN
- Camarade, quelles tribulations que d'être ministre au Parti socialiste!
- Mon cher Moritz, voilà neuf ans que tu t'ennuies au Conseil fédéral: le scoop, ce sera donc pour quand tu troqueras soupirs pour sourires. Mais cette fois, je te donne raison: j'en ai ras la frange des éléphants du PS!
- Mais aussi, quelle idée d'aller faire un congrès à Naters: venir sous les fenêtres de Peter Bodenmann, c'était du pousse-au-crime. Déjà que les rencontres exaltées avec la base, ce n'est pas ma tasse de Darjeeling… Parler d'un air inspiré de l'utopie socialiste, j'ai toujours peur de faire rigoler les militants!
- Moi, ce serait plutôt le contraire. Selon Helmut Hubacher, il paraît que j'ai la coupe Dimitri , carrément glaciale. Il s'est pas vu, le vieux, avec ses grosses lunettes et ses bajoues: dans le genre Hamster Jovial, on a vu mieux.
- Surtout que, chère Micheline, cette fois, ils nous ont carrément cassé la baraque. Entre le bougon bâlois qui suggère que je ne suis pas concerné à plein temps par mon mandat et l'hôtelier de Brigue qui vient défriser ton credo européen, c'était le pompon!
- Juste. Mais ce qui me ravage la permanente avec Bodenmann, ce n'est pas tellement le fond: son argumentation est toujours si compliquée qu'on se dit qu'on a raté une marche.
- C'est vrai: depuis ce satané congrès, je ne sais plus si le Parti est pour ou contre l'adhésion à l'Union européenne.
- En l'occurrence, ce s'est pas trop grave: à part que j'ai raison, au PS, on n'a jamais eu de vraie réponse au débat européen. Non, ce qui me décolore la crête, avec le gargotier de Brigue, c'est le ton. Du genre «Tais-toi, camarade, c'est moi qui sais».
- Insupportable. Quoique… Penser que tu puisses te taire, Micheline, c'est déjà de la science-fiction.
- Me taire, me taire! En français, en allemand, en italien, en romanche, en javanais ou en volapük, je ne me tairai pas.
- Mais…
- Silence, camarade.
- Mais…
- Silence, j'ai dit. On écoute quand je me tais.