L'ÉDITORIAL

Madame le procureur

ARIANE DAYER

Madame le procureur, vous avez bien fait votre boulot. Partant du principe – et vous avez raison – que tuer un enfant est un crime horrible, vous avez mis toutes vos forces dans le procès de la mère infanticide de Chamoson. Madame Liliane Bruttin Mottier, vous avez requis la perpétuité. Vous avez presque été entendue: l'accusée a pris 18 ans de prison ferme, avec la déchéance de l'autorité parentale. Une peine comparable, en Suisse, à celle des pirates de l'air meurtriers. La mécanique, les règles, tout a été respecté. Et si plusieurs points sont étonnants, ils ne peuvent en aucun cas vous être imputés. Un procès expéditif, à huis clos, sans deuxième expertise psychiatrique, sans aucune audition de témoin ou d'expert, en l'absence du mari de l'accusée. Le système judiciaire valaisan permet cela, paraît-il, alors s'il s'agit de système... Non, rien ne peut vous être reproché, Madame le procureur. Si ce n'est un mot. Que vous pouviez prononcer, ou pas. Que vous pouviez retenir puisque le verdict allait de toute façon vous donner raison. Mais que vous avez pourtant choisi d'exprimer: «Monstre.» Cette mère-là est «un monstre». Est-on un monstre, Madame le procureur, quand est désespérée? Abandonnée depuis deux ans par son mari, seule avec quatre enfants, épuisée, et sous pression de créanciers dans un pays qui n'est pas le sien? Quand on n'a pas appris à se battre, à exister pour soi, à prendre sa propre part de bonheur. Quand on s'enferme parce que le monde fait mal. Que l'on ne voit plus de recours que dans le suicide et la suppression collective pour ne pas laisser ses petits derrière soi. Ce mot-là était de trop, Madame le procureur. Indécent. Quand vous avez reçu ce dossier sur votre bureau, vous étiez enceinte. Prête à rejoindre le rang des mères forcément parfaites. Celles qui font face. Il en existe d'autres, savez-vous. Les qualificatifs qu'on leur assène ne grandissent personne. Ce jour de novembre, Madame le procureur, vous avez fait du bon boulot. C'est sûr, vous ne figurerez jamais au rang de ceux que vous qualifiez de monstre. Vous avez de la chance. Vous avez de la chance.

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