Staline, sans eau ni électricité
Prorusse ou proeuropéen, le nouveau président de l'Ukraine devra donner du rêve et du confort à un peuple désenchanté.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
L'Ukraine retient son souffle. Le 21 novembre, elle saura qui de Viktor Ianoukovitch ou de Viktor Iouchtchenko sera son nouveau président. Le premier veut resserrer les liens avec la Russie, le second avec l'Europe. Le premier est plébiscité par le pouvoir en place, le second par les réformistes. Quelle que soit l'issue du scrutin toutefois, aucun des deux ne sera pire que le président sortant, Léonid Koutchma, cet apparatchik unanimement détesté, formaté à l'école soviétique, incapable de parler correctement l'ukrainien, ivrogne patenté qui obligeait contractuellement son armée à voter pour lui et bloquait sans vergogne le réseau routier de la Crimée quand il venait passer le week-end dans sa monumentale datcha, sise au bord de la mer Noire. Le logement, précisément, est le défi majeur qui attend le nouvel élu. Car les Ukrainiens attendent toujours les spacieux appartements que Staline leur avait promis. Celui-ci, dans un élan de générosité envers une population durement éprouvée par la Seconde Guerre mondiale, voulut lui offrir de meilleures conditions de logement. Les Stalinka dont on peut voir quelques spécimens au cœur des grandes villes, ont l'apparence de maisons cossues, aux larges fenêtres agrémentées de balcons, de colonnades, de frontons et de linteaux. La mort du Petit père des peuples, la déstalinisation, la durée interminable des travaux et le besoin de loger au plus vite des habitants sinistrés par la guerre obligèrent Khrouchtchev à inaugurer les plus infâmes cages à lapins qui se puissent concevoir.
Or, ces Khrouchtchevka sont toujours d'actualité. L'intérieur, commun à la majorité des logis ukrainiens, se compose de deux pièces, en enfilade pour la plupart, sans intimité ni corridor, où vivaient dans les années 50 deux familles séparées par une simple tenture. L'une est réservée aux parents, la seconde aux enfants qui la partagent parfois avec leur grand-mère. Le jour, cette chambre sert de living-room. Les lits se convertissent en canapés disposés vis-à-vis du traditionnel dressoir qui occupe toute la largeur du mur contigu à l'appartement voisin et fait office de paroi antibruit. Un téléviseur, une tablette, le tout surmonté d'une plafonnière à motifs végétaux composent l'essentiel du mobilier. Les tapisseries sont chargées, la moquette sombre, un radiateur électrique pallie aux carences du chauffage, un bidon rempli d'eau dans les toilettes dépanne l'incontinent qu'un besoin urgent convoquerait en ces lieux après minuit, heure de coupure générale de l'eau.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Russe Alexandre Laktionov avait peint Le nouvel appartement , une toile aujourd'hui détruite. Une famille de deux enfants découvre avec ravissement un intérieur spacieux, marqueté, mouluré, finement tapissé, tandis qu'un petit garçon exhibe fièrement le portrait de Staline. C'est à ce rêve d'espace que s'accrochent encore les Ukrainiens. Malgré toute la barbarie dont il fut capable, Staline les avait fait rêver. Koutchma, lui, ne fut qu'un interminable désenchantement.