Dis, Nelly, après quoi tu cours?
Ex-directrice d'Expo.02, Nelly Wenger prend aujourd'hui la tête de Nestlé suisse. Pourquoi ce besoin d'essayer, toujours, autre chose?
TEXTE: ARIANE DAYER
COLLABORATION: BÉATRICE SCHAAD
Recommencer, c'est ce qu'elle aime. Débarquer quelque part où l'on ne connaît «ni les gens, ni les lieux», improviser l'installation: «J'adore ces moments où il n'y a rien, il faut acheter du café, un tire-bouchon, trois assiettes.» Recommencer, c'est ce qu'elle... recommence aujourd'hui. Autre métier, autres lieux, nouvelles missions, Nelly Wenger, ex-directrice d'Expo 02, devient directrice de l'entité suisse de Nestlé. On jouerait au concours du possible, on dirait que la vie est une page blanche, qu'on peut se dessiner sous toutes les formes. Et se refaire, toujours. La vie de Nelly Wenger ressemble à un rêve d'enfant qui aurait tenu le coup, défié le temps. Ces boîtes surprises à ressort. Elle sort la tête quelque part, et hop elle disparaît. Pour revenir toujours ailleurs, imprévisible. Après quoi court-elle, que garde-t-elle d'elle-même dans cette course à l'ailleurs? «Le besoin de rencontres», c'est la première chose qu'elle dit, avant l'aveu de l'ambiguïté entre la fidélité et le goût du départ: «C'est vrai, plusieurs fois, j'ai fermé la porte et regardé ailleurs. Je n'ai pas décidé de fonctionner comme ça. Il me coûte de m'arracher mais je le fais quand même. Une tentation d'infidélité, peut-être.»
Madame ex
Nelly Wenger, c'est madame ex. Ex-cheffe de l'Exposition nationale, elle-même ex-directrice du Service de l'aménagement du territoire de l'Etat de Vaud (de 1991 à 1999), ex-ingénieure civile du bureau lausannois Urbaplan. Le privé, le public, et à nouveau le privé. Des parcours suisses comme on en fait peu, marqués par un formidable appétit. Qui osent, qui bouffent de tout, qui prennent le risque de l'image publique: «Le départ le plus dur, c'était celui du bureau d'urbanisme. Une torture. On l'avait créé avec mon mari, on avait travaillé dix ans ensemble, on adorait. Nos enfants ne nous avaient connus que comme ça. D'ailleurs quand j'ai démissionné, mon fils de cinq ans a dit: "Ah, c'est ça, divorcer?" Mais je suis partie quand même, la tentation de l'ailleurs.» Changer, c'est déjà quelque chose, mais réussir, c'est encore plus fort. Femme la plus connue de Suisse depuis Expo.02, elle a aussi été la plus exposée, c'est le cas de le dire. Guettée dans ses compétences techniques, mais aussi dans ses capacités de management de crise après la déconfiture de Pipilotti Rist, puis de Jacqueline Fendt. Jongler avec les chantiers d'arteplages, les caprices des sponsors, les atermoiements des politiciens, les exigences médiatiques, tout était piège, elle n'y est pas tombée. Pas même dans celui de l'après: qu'allait-elle devenir, choisir? Les goguenards faisandés étaient là, pour pronostiquer le faux pas, décontenancés de ne pas pouvoir la glisser dans une catégorie. Elle allait, c'est sûr, ne pas survivre à une telle notoriété, plonger dans la déprime, chercher n'importe quelle exposition mineure, à l'autre bout du monde. Ou alors ouvrir un petit bureau de conseil inutile, comme il en existe mille. Ou elle se dégoterait un poste de prof de quelque chose, quelque part, à l'intitulé charabia. Ou elle trahirait la cause publique pour aller vers l'argent, ah, cette fois, vous voyez bien que j'avais raison! «Le choix de Nestlé n'a rien à voir avec ça, d'ailleurs je n'ai aucun complexe avec l'argent», assure-t-elle, tranquille.
Le bonheur est chocolat
Pourquoi Nestlé? D'abord parce qu'on la désirait: «J'aime bien être invitée.» Ensuite par intuition: «Je peux mettre des heures pour choisir une robe, mais je décide rapidement sur ce genre d'option professionnelle.» L'entreprise, elle y était passée, et elle avait eu une envie instinctive «d'enlever le manteau»: «Vous savez, ce genre d'endroit où vous êtes immédiatement tenté de vous mettre à la table pour commencer à travailler tout de suite.» La fascination aussi, après l'expérience suisse, de plonger dans l'international: «Ça m'apparaissait comme un grand truc où il y a beaucoup à faire, tout ce que j'aime.» Justement, les grosses machines, ça peut broyer dans l'engrenage, non? «Je n'exclus jamais un milieu au motif qu'il serait paralysant. Il y a de la marge partout. Même dans les fonctions classiques, on peut créer une différence.» Soudain, elle monte en vrille, se lance dans un plaidoyer étourdissant pour l'entreprise: «Le domaine est fondamental. On travaille à la qualité de l'alimentation du monde, la société de bien-être. D'autant plus intéressant qu'on doit toujours anticiper les phénomènes sociaux. On est en lien avec chaque pays de la planète et le moindre de ses mouvements: tout peut être déterminant pour nous, si les employés ont les 35 heures, s'il y a beaucoup de femmes, ce qu'on y mange, etc.» Le tourbillon continue, enthousiasme de celle qui découvre, qui aurait avalé la théorie en oubliant de la mâcher: «Vous vous rendez compte, c'est eux qui ont inventé le lait en poudre, le Nescafé? C'est extraordinaire pour une ingénieure comme moi. Et puis j'aime le monde industriel, on y trouve à la fois poésie et dureté.» Pour en venir à cette apothéose, tellement étrange chez cette Suissesse que l'on croyait atypique: «C'est la qualité qui est importante, le niveau d'exigence. L'éthique des choses bien faites, pas médiocres. Un bon produit, un bon chocolat, c'est important.» Prodige d'identification, Nelly Wenger ne s'arrête pas au discours, elle se façonne aussi le corps. Elle a beaucoup maigri et elle l'explique: «C'est ma fusion avec Nestlé!» Plaît-il? «Oui, oui, je n'étais pas à l'aise, je voulais être en cohérence avec ma nouvelle vie. L'Expo, c'était le dérèglement total, l'oubli de soi. Maintenant, je suis dans la nutrition, donc je voulais changer. Quand je rencontre quelque chose de bien, je me le prends.»
Un bureau sur la lune
Sauter à pieds joints du nuage d'Yverdon sur une plaquette de Frigor, n'est-ce pas un peu risqué? A tenter tous les diables, Nelly Wenger ne craint-elle pas le coup de fourche? «L'échec? J'avoue que je n'aimerais pas ça. Aujourd'hui, si quelque chose peut me faire peur, c'est le malheur sur les proches, une disparition, le coup de fil dévastateur. A côté, tout reste relatif.» Elle a mesuré les risques: «Je ne suis pas casse-cou. J'ai le sens du devoir, pas celui du sacrifice.» Le seul piège serait «l'enfermement», elle ne l'a jamais connu: «J'espère ne jamais me laisser coincer dans une situation où je ne voudrais pas être.» Aujourd'hui, d'ailleurs, elle n'a pas le sentiment de faire un job totalement nouveau: «Je suis toujours étonnée de voir la familiarité entre les choses. On est devant un autre bureau mais on s'est transporté avec soi. A partir du moment où l'on comprend qu'il faut utiliser ses aptitudes davantage que son expérience, on ne change pas vraiment de métier, juste de monde. Un peu comme si j'étais allée sur la lune.» Elle admet que son parcours détonne: «La seule chose qui soit linéaire chez moi, c'est ma vie affective.» Mais elle revendique le droit au changement: «La société suisse ne valorise pas ça. Elle rêve de génie et d'imagination, mais voudrait que ça ne s'accompagne pas d'erreurs, de sanctions. On préfère pondérer, éliminer les pointes, obtenir «en moyenne» de bons résultats. On moyennise.» Elle préfère se «métisser», accumuler les expériences comme «des couches archéologiques». Surtout, ne pas s'ennuyer: «C'est ce que je redoute le plus. Vous savez, comme ces personnages de films qui n'ont pas osé entreprendre quelque chose, qui ont passé à côté, qui regrettent tout le reste d'une vie de ne pas avoir bifurqué.» Tout goûter, réussir partout, le parcours de Nelly Wenger est de ceux qu'une mère aimerait lire en conte à sa fille, pour qu'elle ose s'envoler. C'est là le paradoxe: cette femme-là semble à mille lieues du féminisme. «C'est un combat que je n'ai pas vécu. Ma mère est très forte, ma fille le sera. Moi, je n'ai jamais eu le sentiment d'entrave.» Une position légèrement égoïste? «Que voulez-vous que je vous dise? Je ne peux donner que l'expérience de mon milieu: je n'ai jamais été confrontée au constat que quelque chose n'allait pas. Si une femme veut quelque chose, elle le peut. Ce que je vois, et que je ne comprends mal, ce sont des jeunes filles entre 16 et 20 ans qui n'ont pas réellement d'ambition professionnelle, pas envie d'essayer.»
L'obsession du N
Au-delà du sens du rebond, le cas Wenger amène un autre enseignement. On peut survivre, très bien, à l'expérience de la surmédiatisation. Depuis 2002, aucune ride, elle reste infiniment belle, semble même rajeunie. Le débit est peut-être un peu plus lent, plus hésitant, mais la même part d'abstraction subsiste dans les mots. Qui souligne le mystère persistant du personnage. Depuis des années, la presse s'obstine à puiser dans ses racines de Juive marocaine pour la qualifier de «méditerranéenne». Caricaturaux, les articles sentent l'huile d'olive et les vapeurs de port. En réalité elle intellectualise tout. La vie est «plus sinusoïdale qu'on croit», «L'important, c'est l'enjeu», et il s'agit de ne pas oublier «qu'une parenthèse change le sens de ce qui est avant et de ce qui est après». Soit. La parenthèse, elle l'utilise pour décrire l'entre-deux, la période qui sépare l'Expo de Nestlé. «Le premier jour, je me suis levée, j'ai regardé par la fenêtre et vu qu'il pleuvait à verse. J'ai eu un haut-le-cœur... jusqu'à ce que je réalise que, ouf, l'Expo était fermée. La pluie n'avait plus aucune importance. L'état d'urgence permanent était terminé. Heureusement.» A partir de là, elle parvient, paraît-il, à «tourner la page»: «C'est comme si j'avais passé cinq ans dans le désert et que je revenais. J'ai même perdu le sens des dates: quand l'Expo était fermée depuis un an, je disais que cela faisait deux ans. Je l'éloignais.» Elle assure avoir même réussi à perdre le réflexe de lecture des journaux qui la faisait repérer immédiatement sur une page les N et les W de son nom. Aujourd'hui, pas de bol, Nestlé, ça commence aussi par N. Alors, elle a recommencé. Toujours recommencer...