LE PORTRAIT

Tuerie de Zoug: Comment vivre après avoir été assassiné?

Le tueur de Zoug lui a tiré une balle en plein thorax. Trois ans après, Hanspeter Uster, conseiller d'Etat chef de la Sécurité, vient de retourner dans la salle du Parlement où il a frôlé la mort.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Il a reçu une balle dans le poumon alors que le tueur venait de pénétrer dans le Parlement de Zoug. «J'ai entendu ses cris et ses coups de fusil mais je ne me souviens même pas d'avoir eu le temps de voir son visage.» Ensuite, Hanspeter Uster, 43 ans à l'époque, s'est effondré derrière son bureau. Il a vécu le reste de la tuerie joue contre terre à entrevoir des bribes de la catastrophe, mais surtout à entendre des bruits de balles, des cris, des appels à l'aide – «le plus dur à oublier.» Quatorze morts dont trois conseillers d'Etat et dix-huit blessés attaqués par Friedrich Leibacher, quérulent de 57 ans qui s'est mué ce jour de septembre 2001 en tueur fou, le plus meurtrier de l'histoire suisse. «Pendant ces deux minutes et demi j'ai perdu totalement la notion du temps, comme si l'horreur n'allait pas s'arrêter.» Sa blessure au poumon aurait pu le tuer ou tout au moins l'expédier dans le coma, mais Hanspeter Uster est resté conscient même après son arrivée à l'hôpital. Voilà qui lui ressemble. C'est un résistant. Un de ceux qui se relèvent, qui connaissent le chemin à emprunter pour remonter la colline même si la chute fut cauchemardesque. Un de ceux qui refusent de mourir, même si on l'a tué. Mais un de ceux aussi qui ajoutent alors qu'on vient de s'attabler au café: «Surtout ne me faites pas passer pour un héros. J'ai survécu et je vis, certains de mes collègues n'ont pas eu cette chance.»

Où l'on apprend qu'un chef de la Sécurité est désécurisé

Ses mots pour le dire sont renversants de simplicité alors qu'il évoque rien de moins qu'une résurrection. L'attentat a, dit-il, ébranlé sa propre «sécurité intérieure». Ironie du sort pour celui qui est alors le conseiller d'Etat responsable de... la Sécurité intérieure. Tandis qu'il explique en lissant les rebords de sa tasse de café, on croit le voir manipuler des poupées russes: un chef de la Sécurité intérieure dont la tentative d'assassinat ébranle la Sécurité intérieure de son canton. La plus petite de ces poupées russes, Hanspeter Uster, est tendre et ses yeux se troublent souvent. Il est la preuve qu'on peut être très gai et très triste à la fois, vivant longtemps avec le souci de mourir. Ou de perdre à nouveau les autres qu'il aime, de perdre son temps ou de se perdre soi-même.

Il a d'ailleurs cru que certains côtés de lui étaient morts. Une certaine foi dans l'existence, par exemple. Comment vivre quand on sait désormais que tout est si fragile? Se remettre de l'horreur est long – cela a-t-il même une fin? Pudiquement, il dit «moi en tout cas, je n'ai pas fini d'y travailler». Pour preuve, cet immense effort qu'il a fallu fournir pour oser retourner il y a une quinzaine de jours, dans la salle du parlement. La peinture fraîche et les nouveaux meubles n'ont pas gommé la douleur. Les souvenirs qu'il avait précautionneusement rangés ne sont pas réapparus: «Ce n'était qu'un sentiment de vide.»

Juste après le drame, il a eu de la peine «à trouver la force de vivre». Pour le politicien féru qu'il est, pour ce provocateur («j'adorais ça, piquer mes opposants politiques»), pour cet amoureux des mots (de Claude Simon et de Le Clézio) le signe imparable qu'il allait mal, c'est qu'il n'aimait plus les débats. «J'avais peur de me faire attaquer verbalement.» Un mot peut être blessant. Lui vivait cela au pied de la lettre. Blessant comme une arme. Au point qu'il a songé à arrêter la politique. Ne plus retourner siéger au sein de ce conseil d'Etat décimé. A la maison «j'étais insupportable». Il décrit une épouse qui elle, en revanche, n'a jamais changé d'un millimètre. Elle lui a toujours parlé «comme avant» et cela lui a toujours fait du bien. Enfin quelqu'un qui se souvient qu'il n'est pas qu'une victime. Qu'on ne peut pas, qu'on ne doit pas le réduire à ce seul statut. C'est sa chance, sa porte de secours, il s'y engouffre. «Je m'énervais pour un rien avec mes enfants, ma femme m'a proposé de prendre l'air, de m'éloigner quelques semaines. Elle pensait qu'après un pareil coup existentiel, un changement professionnel serait le choc de trop; elle m'a donc recommandé de représenter ma candidature pour retrouver de la force.»

Lorsqu'il revient de son voyage à l'étranger, Hanspeter Uster est intimement convaincu d'une chose: ce n'est pas le tueur qui doit décider à sa place du jour où il arrêtera de travailler. Pour évoquer Friedrich Leibacher, il dit «ce monsieur», jamais haineux. «De la haine? Plutôt un vide, un grand vide». Et il enchaîne, avec son phrasé hésitant: «Monsieur Leibacher a tué de façon horrible, il m'a blessé, mais la politique elle, n'a pas changé.» Il retourne donc au Conseil d'Etat et reprend ses fonctions de responsable de la Sécurité. Et paradoxalement, c'est là, au cœur même de l'institution frappée par la tuerie qu'il dit se sentir le plus en confiance. «Je connaissais les couloirs, les collègues de travail.»

Mais les balles de fusil ont explosé tous ses repères, lui qui six ans plus tôt, déjà chef de la police, avait lancé son programme: «La solidarité crée la sécurité.» A quoi croire après cela? Que reste-t-il alors de certitudes et de confiance en soi quand on est chef de la Sécurité intérieure d'un canton et qu'un attentat s'est produit au centre du pouvoir? «Jamais je n'ai imaginé que ce monsieur avait voulu me tuer moi. Il en a voulu à la politique en général, à l'autorité en particulier.» Quant à sa politique d'alors, justement, il n'en démord pas, au contraire, Hanspeter Uster persiste et signe: «La frustration d'un seul peut provoquer le massacre du plus grand nombre.» Sa réponse sur le terrain a donc été non pas d'ériger des herses devant le Parlement ou de doubler les effectifs de la gendarmerie, mais d'amener les policiers à éduquer la population à davantage d'autonomie. «Les gens délèguent trop à l'autorité. Ils ne sont plus prêts à régler la moindre dispute par eux-mêmes». Aujourd'hui, si un Zougois appelle pour un tapage nocturne, le standard de la police lui demandera d'abord: «Vous êtes allé voir votre voisin?».

Où l'on apprend la grandeur du grand-père

Dire que c'est dur mais surtout dire que ça va mieux. Hanspeter Uster pense enraciner cet optimisme-né dans les humeurs de son grand-père. Lui, l'étranger de Zoug parce que né dans le canton de Berne, parce que protestant. Deux générations plus tard, l'histoire de Hanspeter Uster n'est également faite que de cela, d'atypismes. «Une certaine éducation à la différence.» Jeune , il choisit de devenir avocat mais pas pour ouvrir des société anonymes à Zoug (22'000 au total pour 23'0000 habitants). Non, lui veut défendre les gagne-petit et les moins que rien. Il défend les petits voyous mais s'attaque aux gros, ceux qui profitent du statut de paradis fiscal de son canton; il lutte contre la criminalité économique. Ses confrères avocats sont au Parti radical ou démocrate chrétien, lui il a sa carte à l'extrême gauche. Lorsqu'il est élu en 1990, on lui offre le cadeau empoisonné du siège de la Sécurité intérieure: il doit commencer par séduire tous les policiers contre lesquels il s'est battu comme avocat à la Cour. Et doit déléguer à son adjoint tout le dossier militaire: il veut rester membre du Groupe pour une Suisse sans armée.

Lorsque son grand-père est mort, Hanspeter Uster a conservé l'héritage. Résister, s'acharner, se faire confiance comme son aïeul. A cela, il a ajouté quelques trucs pour supporter le souvenir, le manque de ses collègues, de ses amis. Il ne regarde plus le téléjournal dans les périodes de drames. «Six mois jour pour jour après la tuerie de Zoug», insiste-t-il comme s'il fallait y lire un mystérieux signe du destin, un massacre se produit à Nanterre. Hanspeter Uster a le sentiment de souffrir davantage encore que lors de son propre drame: «On dit souvent que tout est calme au cœur d'une tornade.» Plus récemment, il lui a été impossible de suivre l'attentat dans l'école de Beslan. «Je m'absente, je ne veux pas voir, pas penser.» Quand il parle de ces moments, il a alors dans les yeux quelque chose comme une envie de fuir. Comme s'il reprenait à son compte la phrase de son auteur fétiche, Le Clézio: «Avoir trop de passé fait rêver à ne plus en avoir du tout.»

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