Plus éco-logique, tu meurs
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Dans la campagne pour ou contre les cellules souches, l'argument principal s'est vite érodé. Personne ne parvient à définir le point de départ de l'être humain. Dès la conception, la douzième semaine ou la naissance? Qui sait? Les écolos doivent soutenir à la fois l'interdiction de tuer un embryon de sept jours et le droit à l'avortement jusqu'au jour 84. Devant l'auditoire le plus aviné, cela fait encore désordre. Ils paraissent éco-illogiques. Ils se sont donc rabattus sur un argument tout à fait différent, d'une grande subtilité.
Au nom de quoi dépenser tellement d'argent pour soigner la maladie d'Alzheimer d'un seul vieillard européen, alors que des enfants meurent stupidement de malaria en Afrique? Comme les ressources sont limitées, il faut les consacrer à sauver beaucoup de vies humaines plutôt qu'une seule. A quoi bon chercher de nouveaux remèdes alors que l'on n'utilise pas ceux qui existent?
Ce raisonnement puissant s'étend à d'autres soins. Pourquoi remplacer un col du fémur, pourquoi effectuer un pontage cardiaque, pourquoi transplanter un foie? Du reste, ajoutent benoîtement ces bons apôtres de la nature intangible, quand votre heure est venue, pourquoi la retarder? De toute façon vous mourrez! Pourquoi retarder à grands frais ce moment inéluctable.
Ainsi l'extrême gauche rejoint-elle l'extrême droite, qui elle est obsédée par le seul équilibre budgétaire. En empêchant les jeunes médecins de pratiquer, en donnant aux assurances le droit de ne contracter qu'avec les praticiens les plus économes, le ministre de la Santé s'efforce, sans le dire, de rationner les soins par le procédé le plus discret: la file d'attente. Moins de médecins signifie moins de soins et plus de décès prématurés. Simple et de bon goût.
A ce grand dessein économique manquait une justification morale. Les doigts dans le nez, la gauche écologiste le fournit en puisant dans son inexhaustible fond de commerce tiers mondiste. Il n'y a rien à opposer à son raisonnement: celui qui prolonge la vieillesse d'un seul Suisse tue par omission cent enfants africains. Qui sait? Mille ou dix mille! Il n'a que la médiocre excuse de ne pas s'en rendre compte. Apprenez-lui donc l'étendue de son méfait afin que celui-ci devienne impardonnable.
Cette éco-logique mène à d'autres conclusions constructives. Nous mangeons trop, nous buvons sans retenue, certains fument, d'autres commettent des excès de vitesse. Si nous consommions moins, nous aurions moins besoin de médecine. Nous pourrions même arrêter la recherche médicale, si nous nous préparions mieux à la mort en fréquentant les monastères. Nous pomperions moins d'oxygène et produirions moins de CO2, si nous arrêtions la pratique contraproductive du jogging, qui prolonge indûment la vie de consommateurs subséquents de soins.
En somme il faut choisir: ou bien nous sommes logiques, de cette logique égoïste des vivants qui veulent le demeurer; ou bien nous devenons éco-logiques et nous mourrons en sauvant de cent à dix mille enfants. Combien de victimes sauvées vous faut-il pour passer à l'éco-logique?