La passion dévorante d'un ange
Pour ne pas retomber dans la boulimie, Viviane Aebi écrit. Et se révèle nouveau talent romand. Plongée dans sa pudique violence.
TEXTE: CAMILLE DESTRAZ
COLLABORATION: ARIANE DAYER
Viviane a donné rendez-vous dans un tea-room. Un petit tea-room de dames, à Fribourg. Les cheveux lisses et blonds, des lunettes foncées, des yeux bruns, une bague en fleur, elle a l'air d'un ange. Un ange avec un côté noir, très noir. Difficile d'imaginer que c'est cette «gentille fille», comme elle se décrit, qui peut gicler des «j'ai des envies de meurtre», «tu mords gentiment mais c'est délicieux», «sa bouche gonflée d'un bon " Fuck " silencieux». Viviane n'aime pas parler. Ce qu'elle aime, c'est écrire. «Je pense que c'est parce que je n'arrivais pas à m'exprimer quand j'étais petite. J'étais gentille.» Elle a toujours lu, puis écrit des histoires, ses histoires. D'abord pour elle, «parce que c'est constructif», puis elle a «essayé de faire des concours pour avoir une échéance», se «mesurer à l'ennemi», à la compétition. Ça lui réussit. Julie et quelques objets , deuxième prix de la commune de Vernier en 2003, puis Petite douceur , premier prix du jeune écrivain francophone 2004, et une pièce de théâtre, Connectée , prévue pour l'automne 2005: «C'est pas tout gagné, mais c'est déjà un pas.»
Des textes sauvages, denses, où l'ambiance est pesante, le témoignage rare d'un passé de boulimique. Secrète dans la vie, Viviane livre son intimité lorsqu'elle se cache derrière le personnage de Julie, dans Petite douceur : «Si je commence, je ne m'arrête plus. Et c'est l'horreur. Je mange un biscuit et puis un autre et puis encore et puis. J'adore sentir ma mâchoire croquer des biscuits secs. Je la remplis et croque et mâche et la remplis et croque et mâche. (...). Je me sens inconsciente comme une machine ou un animal et je finis tous les biscuits. Parce que j'aime les sentir se briser entre mes dents et que j'adore détruire ces aliments. J'y mets toute ma force, comme si j'avais envie de serrer quelqu'un très fort. Encore plus fort, au risque de lui casser les os.» Elle parle des biscuits comme on pourrait parler d'un amour, sensuellement: «Je les sens contre mes lèvres, comme un téton dur. J'en prends un, je le mordille. Je le suce. Faire durer le plaisir. C'est un petit biscuit, et dès que je l'ai vu, il a aiguisé mon appétit. Il s'agit-là d'un appétit très particulier qui me chatouille, je vais éclater de désir pour ce petit biscuit, comme on éclate de rire. Je ne peux pas résister. (...). Je voudrais lui dire que ce n'est pas sage d'être là. Que ce n'est pas raisonnable. Que je ne sais pas me tenir. Que je n'en peux plus de le désirer. Que s'il reste là je vais me jeter sur lui.» Comment pose-t-elle ses limites? Est-ce qu'elle dit tout? Elle hésite, elle descend et remonte ses manches, tripatouille sa bague en forme de fleur: «Euh... est-ce que je dis tout? Non, je ne dis pas la vérité, je ne veux pas la dire, ça devient une fiction. Je préfère qu'on imagine.» L'héroïne, Julie, est un reflet de Viviane, mais pas complèment. «Non, c'est Julie, c'est pas moi. Mais oui, bien sûr que c'est très très proche de moi.» L'auteur vide ses tripes, dissèque les coins sombres de son âme, étale ses sentiments les plus glauques. Et le regard des proches? «Le plus dur je trouve c'est de faire lire aux parents. Je leur explique bien que c'est pas eux non plus.» Et elle précise à sa mère «qu'elle est pas obligée de faire lire à toutes ses copines si elle n'a pas envie»!
Viviane dit avoir un rapport particulier avec la nourriture depuis toute petite. Elle ne réalise pas qu'elle est malade, jusqu'à ce qu'une copine lui dise que «c'est pas normal». Ses parents, eux, «n'ont rien vu. On était beaucoup d'enfants, peut-être qu'ils étaient occupés à autre chose.» A 15 ans, elle consulte des psychanalystes, cherche d'où vient le malaise. Mais les boulimiques sont «des manipulateurs incroyables. De vrais toxicos. Je disais à peine que j'avais des problèmes alimentaires. Je pensais régler ça toute seule.» Sept longues années de crises et de mensonge, jusqu'à ce qu'elle trouve Christian Egger, le psychonutritionniste avec qui elle arrête de bluffer. «Il y a eu un déclic, je lui ai dit: "Je crois que je vous mens."»
Quelle est la source du problème, le déclencheur? A-t-elle vécu un traumatisme, un abus comme la Julie de ses histoires, la fillette de cinq ans qui devait rester le soir après l'école pour «aider la maîtresse»? Viviane n'en a aucune idée. «Je n'en sais rien, je m'en rappelle pas. Ou je veux pas m'en rappeler. Ce qui est important, c'est de trouver des stratégies pour maintenant.» C'est Christian Egger qui l'encourage à écrire et à présenter ses textes. Puis à imaginer une pièce de théâtre, qu'il montera en 2005. Ecrire, pour Viviane, c'est «médicalement bon»: «Je mets l'énergie dans quelque chose qui construit plutôt que quelque chose qui détruit.» Aujourd'hui, elle pense en être sortie. Mais garde quelques doutes: «C'est une maladie mentale, pas un truc de régime. En fait ça n'a même rien à voir avec la nourriture. Des fois, je déconnecte encore. Je me retrouve, à nouveau, tout dans la tête...»