Christian Levrat, l'oblitéré du service public
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Christian Levrat, mon bouillant, mon social, mon omniprésent, mon affranchi, je ne sais comment trancher. Es-tu sincère? Es-tu double? Je crois à une curieuse duplicité, de celle qui obère les purs, qui marque les immaculés. Je crois en vrai que tu es un peu trouble; et que ton combat contre La Poste n'est pas tout à fait franc. Le conflit porte, à t'entendre, sur la volonté de La Poste de créer des sociétés liées mais autonomes, échappant aux contraintes de la convention collective de travail. Cette convention collective, tu le sais bien, excède de beaucoup les conditions de travail offertes au personnel des concurrents de La Poste. Et c'est là, je crois, que la pureté te fait voir double: parce que les conditions de travail que tu admets et que tu cautionnes chez les concurrents de La Poste, tu les refuses à la régie. Et parce que dans le même temps où l'on te voit sans compromis face à l'ancienne régie d'Etat, on t'entend plein d'accords, notamment salariaux, face à des entreprises postales privées.
En réalité, Christian, tu te retrouves aujourd'hui confronté à deux socialistes, comme toi. L'un est aussi un pur: Ulrich Gygi; l'autre est à pelage variable et à tendance caviar, Jean-Noël Rey. L'un se débat avec les contraintes du service public, l'autre surfe sur le libéralisme socialement destructurant. L'un doit maintenir un bureau déficitaire à Brenles ou à Kaiserstuhl, l'autre engrange ses bénéfices à Zurich et tant pis pour l'arrière-pays.
L'un surtout est un très loyal et très compétent commis de l'Etat, œuvrant au plus près de sa conscience pour le maintien et la survie d'un service postal public; l'autre est un conseiller national opportuniste qui, après avoir lui-même dirigé La Poste, a décidé de vendre ses services et ses renseignements à la concurrence.
Te voir assommer l'un et encenser l'autre m'effraie un peu. Ou m'interpelle, c'est selon. T'entendre confondre le maintien des conditions de travail à La Poste et la pérennité du service public me tourmente. C'est qu'en somme, la posture n'est pas différente d'un certain populisme cher à l'UDC: à l'aide de grands principes martelés et tronqués, gagner des voix pour soi, affaiblir l'Etat pour les Suisses et accroître le bénéfice pour les entrepreneurs privés.