SPÉCIAL DEISS

Soporifique comme un an de discours

Souffle, vision, émotion, les éléments qui font l'homme d'Etat manquent dans les 48 discours de Joseph Deiss en 2004. Analyse par les absences.

TEXTE: ARIANE DAYER

Absence de souffle

Ça commence fort, lors du premier discours, le 1er janvier. Il pose la priorité de l'année: «Un premier défi est connu: nous allons devoir faire des économies.» Enthousiasmant, on sent le souffle de l'histoire. En octobre, chic, il semble regonflé à l'hélium: «De temps en temps, il faut porter nos regards au-delà de l'horizon. Christophe Colomb n'a pas fait autrement.» Las, il rajoute: «L'esprit visionnaire dépend de l'esprit réaliste, pragmatique.» Et de lister les «grandes pensées» (sic) du Conseil fédéral: programme de législature, plan financier, ou train de mesures en faveur de la croissance. Rien ne lui donne vraiment d'élan, ni la Journée de l'Europe, ni la rencontre avec le pape. On croit saisir sa vision du rôle du politicien en février, où il assure que l'innovation, c'est «10% d'inspiration et 90% de transpiration». Churchill en vomit dans sa tombe.

Absence de contenu

C'est l'intention qui compte, aurait-il pu dire. Il ne le dit pas, mais il le prouve à chaque allocution. Les titres de discours sont ronflants, alléchants, mais la suite sans contenu. Sans aucune définition concrète de ce qu'il prétend toucher. Ainsi affirme-t-il au Dies academicus de Fribourg: «S'il y a une panne en Suisse, c'est bien celle de la pensée politique.» Soit, mais il n'en donne aucune. En octobre, il dénonce les incivilités de la jeunesse: «Il faut définir les limites du permis et de l'interdit.» Qu'il ne définira pas, hélas. En janvier, devant l'assemblée des délégués du PDC, il affirme qu'il s'agit de renouveler les centres «sans tabou», sans donner de piste. Pour pallier l'absence de contenu, il fait son professeur, dit aux gens ce qu'ils savent déjà. Devant les fromagers d'Appenzell, par exemple: «En Suisse, les zones de montagne occupent les deux tiers du territoire.» Une trouvaille, peut-être, malheureusement utilisée trop de fois dans l'année pour qu'elle ne s'use pas: il craint l'obésité, que «la génération @ ne devienne la génération fat».

Absence d'humour

Les gags façon Deiss, ça colle aux semelles. C'est lourd, premier degré, ça ne s'envole jamais, même pas à la Fête de lutte, où, en août, il fait mine de s'intégrer: «Moi aussi, je suis soumis à un rude entrainement. C'est toutes les semaines que je descends dans l'arène, où je m'exerce avec mes collègues au «hüfter» ou au «wyberhaken». Lorsqu'il ouvre son discours de mars à Genève, on est tout émoustillé: «Le Salon de l'auto n'a pas peur des paradoxes...» Hélas, la chute suit: «Certains y viennent en train.» Quand il s'essaie à l'anagramme sur la nouvelle péréquation financière (NPF), il trouve: «Nouveau printemps fédéraliste.» En octobre, on lui tend une perche: la 3e Olympiade des fromages de montagne. C'est trop beau, une occasion pareille, il va bien réussir à nous faire sourire? Il entame: «Le rêve de beaucoup se réalise: la Suisse accueille une Olympiade ici à Appenzell.» Pfff. Nouvel espoir lorsqu'il retrouve une citation de savoir-vivre: «Etre modeste, c'est choisir le fromage ayant les plus gros trous.» Qu'il noie aussitôt dans une conclusion navrante: «Qu'ils aient des trous ou non, les fromages présentés dans le cadre de cette Olympiade mettent l'eau à la bouche.» Ouais. Le moins raté, c'est peut-être la Conférence des ambassadeurs, en août: «Que voulons-nous pour la Suisse de 2015? Il y a des jours où, à lire dans les journaux que la Suisse est dans l'impasse ou que le consensus helvétique est en crise, on en vient à douter de n'arriver jamais en 2015.»

Absence d'émotion

L'émotion, Joseph Deiss l'a très intérieure. Quand il tente d'instiller un peu de chaleur dans ses mots, on prend un rhume. Le 15 novembre, il participe au Dies academicus de l'Université où il a enseigné: «C'est avec impatience que j'ai attendu ces retrouvailles avec mon alma mater .» Un modèle de panne d'incarnation. Plus fort encore, le 29 janvier. Il est reçu par son canton pour la fête en l'honneur de sa présidence, un petit frémissement pourrait lui parcourir l'échine, on le cherche encore: «J'ai eu tout le loisir de vivre Fribourg par le menu. J'ai appris à connaître par cœur l'ambiance de ses quartiers, les ombres et les lumières de ses ruelles, les accents et les expressions de leurs habitants.» En janvier, devant ses camarades démocrates-chrétiens, il fait soudain mine d'écraser une larme, en évocant la non-réélection de Ruth Metzler: «J'ai perdu plus qu'une collègue, j'ai perdu une amie.» On le croit.

Absence d'opinion

Parfois, ça lui échappe, il dit «à mon sens». Chouette, on attend la suite, une idée personnelle va forcément poindre. Que nenni: s'ensuit généralement une porte enfoncée. Comme à l'anniversaire du canton du Jura, en septembre: «J'en suis persuadé, le fédéralisme a plus que jamais, à l'heure de la globalisation, sa carte à jouer.» Les jours de forme, il lui arrive aussi d'affirmer que «la mondialisation est inéluctable». Et Lapalisse vivant.

Absence de métaphore

Joseph Deiss a la métaphore 40 tonnes. Quand il s'y risque, c'est avec tellement de lourdeur, que l'auditeur est accablé. Témoin ce passage à la Fête de lutte: «En vous lançant " les hommes, à vos culottes " , je m'adresse à tous les hommes et les femmes de ce pays et je leur dis: descendons dans l'arène, empoignons la tâche à bras-le-corps et montrons au monde qui nous sommes et ce que nous savons faire.» Au Salon de l'auto, il risque (le mot est faible) un jeu de mots: «Je ne dis pas que la route de la croissance est facile. Mais elle est certainement carrossable.»

Absence de finesse

A sous-estimer l'importance du verbe, à faire sec, il arrive qu'on fasse maladroit. A la Journée de l'alimentation, en octobre, Joseph Deiss appelle à «ne pas oublier une réalité plus crue». Devant le président polonais, en septembre, il ose dire: «La Suisse a elle aussi été en guerre, connu la faim et la misère.» Un brave esprit boy-scout qui le conduit à cet appel, lors de la Journée nationale des réfugiés, au cœur de l'année où la Suisse durcit l'asile: «Vous pouvez faire beaucoup avec très peu: un sourire dans l'escalier, un match de football entre enfants, un repas entre voisins suffisent souvent à faire tomber les barrières.» En juillet, devant les handicapés à Macolin, il marque l'apothéose: «Qui n'avance pas recule.»

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