Jésus-Christ dans la hotte du Père Noël
Noël confronte traditionnellement le mystère de la Nativité et la dinde aux marrons. Et si l’un
n’allait pas sans l’autre?
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Noël est la cohabitation schizophrénique des contraires. La Nativité du Seigneur, célébrée
dans le plus pur dénuement d’une étable, y côtoie la surabondance des nourritures festives.
Les bergers et les mages adorent le Fils de l’homme et nos enfants se prosternent devant des
vitrines. L’or, l’encens et la myrrhe, symboles du Père, du Fils et du Saint-Esprit, rivalisent
avec Barbie, Playstation et Nokia. Comme si cette période de l’année stigmatisait la plus
ancienne querelle philosophique de l’histoire, celle que le peintre Raphaël avait si bien
résumée dans la célèbre fresque de L’Ecole d’Athènes: Platon, le doigt tourné vers le ciel,
affrontant Aristote, le doigt pointé vers la terre. Noël est l’épicentre d’un dualisme majeur,
celui de l’âme et du corps, du spirituel et du matériel, de la transcendance et de l’immanence,
de la connaissance introspective et du souci cosmétique, de Socrate et d’Alcibiade, de Jésus et
du Père Noël.
De l’Antiquité à nos jours, et malgré l’évolution des vocables, cette opposition a perduré,
chaque clan s’efforçant de dominer l’autre. Ainsi, comme le rappelait Nietzsche, Socrate,
dans sa quête inflexible de la vérité, a-t-il ruiné toute la culture du corps chère aux Grecs et
substitué à la tragédie antique des émotions, la rigueur implacable de la science moderne. Au
19e siècle, le romantisme exacerba les tourments de l’artiste dont l’esprit voudrait s’élever
jusque dans la nuée, mais dont le corps l’oblige à claudiquer sur la terre ferme. Quant au 20e
siècle, Lipovetsky a montré comment l’entrée tonitruante «d’un narcissisme cool et affranchi,
libéré et consommateur» s’était substitué aux grandes idéologies intellectuelles.
Mais parce qu’il peint des «épures du monde, tout en peignant avec son corps», le peintre est
peut-être seul capable de réaliser l’impossible réconciliation des contraires. Fin connaisseur
de la peinture, Roger Garaudy s’est ainsi longuement attardé sur la Vierge en majesté (1287)
de Cimabue, relevant ce trait propre à l’artiste florentin: «Chez lui, pour aller à Dieu, il n’est
pas nécessaire de tourner le dos au monde.» Observez les anges qui supportent le trône de la
Vierge, ils ne sont plus des êtres d’un autre monde. «En eux, s’éveille la semblance des
enfants des hommes et le mouvement de la vie», comme si le monde ici-bas, après un long
exil, était appelé à rendre hommage au divin tout en apportant au geste maternel de la mère de
Dieu, un commencement de vie terrestre. Influencé par la théologie franciscaine, si proche du
peuple et de la nature, Cimabue confère à la vierge un rôle de médiatrice entre le ciel et la
terre, rompant avec la séparation radicale du divin et de l’humain, si chère au Moyen Age. Le
trône, mis en perspective, suggère même un escalier permettant d’accéder au pur esprit et à la
transcendance à partir de ce qui est corporel et immanent. Il n’y pas Jésus-Christ sans Père
Noël, pas d’élévation sans pesanteur. A Noël, il nous faut prier et bouffer, penser et dépenser.