L'HYPOCONDRIAQUE

La dinde et ses deux seins

Hervé avait emballé les deux prothèses mammaires séparément. Une
dans un paquet cadeau rouge pour le sein gauche, une dans du papier
bleu pour le droit, manière qu'en les déballant, je ne me trompe pas.
C'était gentil, vraiment. Je me suis dit que dans la foulée, il allait
m'annoncer qu'il quittait femme et enfants, qu'il allait être tout à moi
comme la paire de seins qu'il m'offrait avec tant de gentillesse. Et de
sens créatif. Parce qu'Hervé les avait fait lui-même ces prothèses
bonnet D+. Une au vinaigre balsamique («c'est plus piquant pour le
désir») et l'autre à l'huile de soja. Il avait lu que c'était bon au toucher,
souple et résistant. Tout ça c'était à Noël dernier. Mais la semaine
dernière ma prothèse de soja a explosé sous le poids d'Hervé. Lorsqu'il
s'est réveillé et a daigné soulager mon corps du sien (Hervé s'endort
toujours immédiatement après l'acte, parfois pendant), mon sein droit
ressemblait à un oeuf au plat. L'autre avait toujours l'air de la tête de
Bernard Haller. Même quand je suis couchée, il m'empêche de voir
mes pieds. On me reproche souvent d'être un peu hypocondriaque,
mais là je sais ce que je risque. Une étude extrêmement sérieuse vient
de révéler que l'huile de soja vieillit mal et que toutes les prothèses
faites ainsi doivent être retirées. Passe encore si le gras dans mon sang
n'était pas rance, mais là je m'estime en droit de m'inquiéter. En plus,
mon cholestérol doit avoir explosé. J'ai voulu en parler à Hervé, lui
demander si ça lui allait que je reste comme ça avec mon sein en
goutte d'huile, si son désir pour moi allait rester intact, mais il m'a
répondu qu'il devait rentrer rapidement chez sa femme. Qu'on en
reparlerait la semaine suivante. Vais dire à ma mère que cette année
pour le repas de Noël, n'a pas besoin d'acheter une dinde. Je jouerai le
rôle mieux que personne.

Béatrice Schaad

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