«Je suis obèse et j'adore ça»
Aujourd'hui, les assureurs veulent taxer les gloutons, les icônes sont sans gras: dans ce
monde antigros, Daniel Brélaz, syndic de Lausanne – 155 kilos – a-t-il jamais eu honte?
«Rarissime», il répond sans tabou.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
«Je suis obèse, c'est vrai. Mais mon droit le plus strict, c'est de m'en foutre.» Daniel
Brélaz se fiche comme d'un yogourt 0% d'être totalement hors des normes de
l'esthétisme actuel – «Vous croyez peut-être que je rêve d'être comme ces mannequins
maigres au risque d'en crever!» Toujours prêt à saisir l'occasion d'une guignolerie sur
son poids, il est badin dès la prise du rendez-vous. Il sent qu'on redoute de lui parler de
son poids et en joue comme un matou avec une souris proche de l'évanouissement:
«Monsieur le syndic, j'aimerais venir vous demander ce que ça vous fait d'être... euh» et
on accélère radicalement le débit dans l'espoir que ça lui fasse moins mal. «Oui, enfin,
euh... j'aimerais savoir comment on supporte d'être obèse dans un monde qui n'encense
plus que les maigres.» Silence. Il saisit la balle au bond. «Venez, je vais vous trouver un
moment même si mon emploi du temps est très très lourd.» A l'autre bout, il ricane et
souffle fort, heureux d'avoir prouvé que des deux, le plus gêné par son poids n'est pas
celui qu'on croit.
Obèse donc, mais certainement pas né sous le signe de la balance. Deux mois qu'il ne
s'est plus pesé – «C'est loin d'être mon obsession» – mais à l'oeil, «au ressenti», Daniel
Brélaz s'évalue «à 150 ou peut-être 160 kilos». Jamais, de sa vie, il n'a été aussi gros.
Jamais non plus, assure-t-il, il n'a été aussi bien. Pour preuve, fait rarissime, il en parle
librement, généreusement. Son corps tyrannique lui impose tout: ses nécessités, ses
rythmes et ses blessures secrètes. Il lui rend la vie impossible et transforme le plus
ordinaire des mouvements – s'asseoir – en une manoeuvre classée alerte rouge par bison
futé. En début d'entretien, lui et son corps prennent le temps de s'installer le plus à l'aise
possible – «Quand on est obèse, un muscle mal placé pendant une heure, ça peut faire
horriblement mal.» Et si dans l'intervalle – plutôt long – le silence s'installe, même s'il
apparaît davantage comme un Culbuto que comme Johnny Weissmuller dans le rôle de
Tarzan, tant pis. «Je n'ai jamais eu honte d'être gros, jamais.»
S'il fait en sorte que son poids n'en soit pas un, Daniel Brélaz a néanmoins bien senti,
ces dernières années, que l'embonpoint se transformait en très mauvais point, que le
regard sur les gros devenait clairement plus stigmatisant. Taxe sur les graisses, primes
maladies plus chères pour les gros, groupe de parole pour les individus à corpulence
horizontalo-différenciées comme le politiquement correct force, sans crainte de la
crétinerie, à nommer les obèses: les idées se sont multipliées ces derniers mois au risque
de virer au racisme antigros. «Un délire administrativo-pseudo-scientifique» selon le
syndic écologiste qui, tout en comprenant que l'on cherche à pénaliser les fumeurs ou
les chauffards sur le principe du pollueur-payeur, attrape des aigreurs d'estomac à l'idée
qu'on en fasse de même pour les gourmands: «Après tout, en grossissant, je ne fais de
mal qu'à moi-même.» Face à cette «hystérie hygiéniste», monsieur le syndic de
Lausanne multiplie les «vacheries» au risque d'apparaître comme politiquement
incorrect. Il en dit au rythme où il affirme engloutir les amuse-gueule, avec
gloutonnerie. «Ma première vacherie: la seule assurance qui ait un intérêt, c'est contre
les assureurs.» Que des statisticiens de l'Office fédéral de la santé publique (OFSP)
aient démontré que les gros coûtent plus cher lui a inspiré cette seconde vanne: «Il y a
trois catégories de mensonges: les petits, les gros et les statistiques. Depuis quand les
gros coûteraient-il plus cher? J'ai un cholestérol nettement plus bas que la moyenne des
Suisses! L'OFSP passe sa vie à faire des statistiques. Que fait-elle d'autre d'ailleurs?»
Brélaz ricane. Une pirouette, une de plus pour qu'il ne soit pas dit ou même pensé que
son poids est dur à vivre.
Où l'on apprend
que Monsieur le syndic se blinde
Ce qui frappe chez Daniel Brélaz, c'est sa capacité à brouiller les ondes maléfiques.
Surtout, surtout ne pas s'encombrer de tourments. «Trop lourd», ose-t-il. Si bien que
chaque fois que l'occasion se présente de rire de l'obsession «katemossienne» – du nom
de cette mannequin qui atteint tout juste les 45 kilos – il fonce. Une jovialité qui est
aussi son système de défense, «pour se protéger». Car l'homme n'est pas un ravi de la
crèche, insensible aux claques. Etre fort en gueule et fort tout court l'y expose, il le sait.
«Dieu merci, quand on est politicien, on est aussi doté d'une peau d'éléphant ou alors on
arrête tout de suite. J'adore les caricatures de moi, je serais même plutôt du genre à les
collectionner.» Il dit donc tout supporter tant que ça ne touche pas un proche. Il n'a
jamais tancé un humoriste. A l'exception d'une fois. Pour une amie, Yvette Jaggi, exsyndique
de Lausanne. Les jeux de mots tout en légèreté qui truffent invariablement les
portraits rédigés sur son compte, du genre «Brélaz, un politicien de poids» ou «ce
monument de la politique vaudoise», «cela ne me touche plus».
Ce n'est donc pas lorsque les gens lui rappellent son poids qu'il se sent gros. En
revanche, lorsque les objets s'y mettent... Il a appris à se méfier. Des chaises un peu trop
fragiles, par exemple. Une fois, une seule, l'une d'elle a cédé. Daniel Brélaz se souvient
avoir basculé vers l'arrière. Du temps qui s'est ralenti. Des yeux des autres, effrayés. De
la gêne aussi, qu'il mentionne tout en queue de peloton. Le regard des autres a
transpercé la cuirasse. «Mais rien de grave» s'empresse-t-il de préciser. «Ça n'arrive pas
qu'aux obèses d'être maladroits, non?» Daniel Brélaz jure ses grands dieux avoir bien ri
ce jour-là. Reste qu'il n'aimerait pas que cela recommence et s'en donne les moyens:
avant de s'asseoir, il prend systématiquement soin de jauger la chaise qu'on avance
devant monsieur le syndic.
Et puis, son corps lui dicte son habillement. Il fait faire ses vêtements, alors bien sûr,
c'est cher. «Il fut un temps où les tailles s'arrêtaient à 56. De nos jours, elles vont jusqu'à
62 ou 64. Et lui? Quelle taille fait-il? «Du 72-74. Le marché finira bien par me
rattraper.»
Reste une blessure, la seule peut-être à laquelle il ne se fait pas. «A la fin des repas,
lorsqu'il reste encore quelques beaux morceaux dans les plats, c'est toujours vers moi
qu'on les pousse... J'ai alors le sentiment que certains me servent l'air de dire "au point
où t'en es, c'est pas quelques bouchées de plus qui te feront du mal."» Par ce geste vers
lui quand tout le monde est repu, par cet automatisme, il dit être atteint. «Mais c'est la
seule chose qui me touche encore.» En ce sens, il admet qu'«être gros est certainement
plus facile à vivre quand on est connu que quand on ne l'est pas». «A la limite, ajoute-til,
ce pourrait même être un symbole de popularité.» De là à dire que rester gros est une
nécessité professionnelle, il n'y a qu'un pas... En tous les cas, il n'envie pas une seconde
un autre syndic qui a fait une cure radicale et l'a fait savoir. «OUH quel bel effort. Vous
avez vu, au bout du compte, on le reconnaissait à peine....» Et en utilisant la troisième
personne du singulier, il ajoute: «Brélaz, on le connaît à cette taille, voilà tout.»
Où l'on apprend que Daniel Brélaz pesait 3 kilos
D'ailleurs, il ne se souvient pas avoir été mince. Bien sûr, «j'ai commencé par peser 3
kilos comme tout le monde». Mais ensuite, à vingt ans, Daniel Brélaz est déjà beaucoup
plus fort que les autres. Cela lui complique-t-il la vie avec les filles? Avec la drague?
«Franchement à cette époque, j'aimais déjà beaucoup la politique.» Pirouette. Et puis à
la maison, ses parents «tout en étant moins forts» étaient aussi plus lourds que la
moyenne. Rien ne le choque donc dans son apparence. Les années passant et le pouvoir
aidant, Daniel Brélaz grossit. 85 kilos à vingt ans, 120 à son mariage. Depuis, cela a
grimpé par étapes. «On est toujours en représentation, il faut manger, manger, manger,
c'est à en devenir écoeurant.»
A vrai dire, son poids, il pense n'y être pour rien. Ou presque. «Disons que je ne mange
pas plus que les autres, peut-être même un peu moins.» Tout juste concède-t-il une
faiblesse aux apéros, «je peux alors reprendre cinq à six fois des cacahuètes». Mais
sinon? Il a beau chercher: «Rien d'excessif.» Alors quoi? D'où viennent ces 150 à 160
kilos? «C'est génétique. J'ai un très fort rendement. Quand je mange quelque chose, ça
me profite. Ce qui est une qualité pour un moteur est un défaut évident chez moi.»
Questions de mécanique mises à part, rêve-t-il de maigrir? «Aujourd'hui ça me prendrait
beaucoup d'énergie.» Il préférerait donc plutôt limiter les appétits de son fils
«potentiellement pareil» et à qui il ne souhaite pas d'être comme son père. Il estime que
lui-même «devrait» perdre «entre 30 et 50% de ses kilos», que son poids «est
difficilement tenable sur la durée». Pour l'heure, «si maigrir est important, ce n'est pas
prioritaire». Alors bien sûr, «il y a ce Sierre-Zinal, que je ne peux pas faire». Mais au
fond est-ce une grosse perte? «Qu'est-ce qui peut bien pousser les gens à courir en
montée?» Tant que Daniel Brélaz n'a pas de réponse convaincante, il ne perdra pas un
gramme... d'humour.